• Chapitre 10 : Héris

    Louise se sentait mal à l’aise, dans ce pays, cette ville, cet hôtel, ce costume. Comme si ce n’était pas elle, mais une incarnation de quelque chose qui ressemblerait à son esprit. Un faux, voilà ce qu’elle ressentait. Une impression de mensonges, comme si on l’avait trompée en l’envoyant ici, que tout cela n’était qu’une grossière mascarade. Elle avait besoin d’un peu de réconfort.

    Elle sortit de sa chambre, à la recherche de n’importe qui, n’importe quoi, même si c’était un employé de Monsieur A, elle avait besoin de parler à quelqu’un. Arpentant les couloirs, elle ne faisait pas bien attention à ce qu’elle faisait, ni à où elle allait, serrant dans sa main le dessin qu’elle avait oublié la dernière fois dans la salle de réception. L’esprit ailleurs, elle ne vit même pas le garçon qui venait en face d’elle, et percuta Warren de plein fouet. Le choc lui fit lâcher le papier et les crayons qu’elle tenait. N’importe qui, mais… Cet éternel grognon ne lui serait pas d’un grand secours. Honnêtement, elle en avait un petit peu peur. Il se mettait si vite en colère, et souriait si peu…

    Warren dévisagea la jeune fille devant lui. Elle paraissait à la fois confuse et surprise. Désagréablement surprise. Il n’aimait pas cet air, l’air de quelqu’un qui n’est pas content de le voir, tout comme il commençait à ne pas aimer cette fille, elle et son air. Il jeta un coup d’œil aux affaires par terre, se baissa, les ramassa, lui rendit ses crayons mais garda le papier. Tout en dardant son regard océan sur la jeune fille, il déplia le papier. Quand il eut fini, il baissa lentement les yeux sur le dessin et arqua un sourcil. C’était une représentation assez fidèle d’eux. Il reconnut dans la personne aux cheveux longs et roses, habillée tout de noir, Akiko. Il identifia aussi Jimmy comme le garçon un peu plus petit que les autres, aux cheveux noirs de jais qui lui descendaient sur la nuque et au sourire éternel. Il vit aussi la dessinatrice, Louise, la fille aux cheveux courts. Il remarqua Théodora, la fille à la natte noire. Mais ce qui l’étonnait le plus, c’était le dessin qu’elle avait fait de lui. De grands yeux bleus très foncés. Des cheveux bruns très réels. Les bras croisés si serrés qu’il se demandait comment il ferait pour les décroiser un jour. Et une absence d’expression très étonnante, due au fait qu’elle ne lui avait pas encore fait de sourcils. Il prit un crayon et entra dans sa propre chambre, s’installant au bureau. Sur la feuille, il griffonna quelque chose avant de le rendre à la fille qui l’avait machinalement suivi. Elle prit la feuille, interdite, et regarda les sourcils très froncés qu’il avait dessinés, avant de relever les yeux vers lui, une lueur d’incompréhension brillant dans son regard.

    Il inclina la tête sur le côté et, bien qu’elle n’en crut pas ses yeux, se fendit en un léger sourire.

    -Tu ne devrais pas te promener dans les couloirs le nez en l’air, lui reprocha-t-il en reprenant une expression neutre.

    Elle haussa les épaules.

    -Je regardais par terre, pour ta gouverne.

    Il secoua la tête. Désagréable jusqu’au bout. Une bande de gamins, rien de plus.

    -Retourne dans ta chambre, lui ordonna-t-il.

    Sans s’en rendre compte, elle lui obéit en tournant les talons.

    Akiko entra dans la chambre de Warren peu après que Louise en sortit. Il était resté au détour d’un couloir, les écoutant. Il n’avait pas vraiment voulu les espionner, mais ce Warren ne lui inspirait pas confiance. Et il ne voulait laisser personne seul en sa présence.

    -Tu aurais pu être plus gentil, le sermonna Akiko sans prendre la peine de frapper.

    -J’aurais pu l’être, acquiesça le jeune homme.

    Akiko contint sa colère, et obligea le jeune homme à le regarder en le retournant par l’épaule. Il lui tapait sur les nefs, à se comporter comme si c’était la faute de tout le monde, ce qui arrivait. Comme s’il était innocent, une innocente victime du destin. Alors qu’il ne faisait rien pour se sortir de cette situation, il était antipathique avec tout le monde, oubliant qu’ils devaient tous collaborer.

    -Mais tu ne l’as pas été. Tu sais, ce n’est ni sa faute, ni la mienne, ni celle de personne si tu n’as pas pu les empêcher de t’enlever, te défendre ou même t’en sortir sans cette blessure au bras.

    Warren rabattit sa manche comme si Akiko l’avait piqué, et le fixa à la manière d’un cobra. Pour qui se prenait-il, le gothique efféminé ? Pour le maître, sous prétexte de son plus grand âge ? Personne n’avait le droit de lui dicter sa conduite, de lui reprocher quoi que ce soit. Personne, et surtout pas cet olibrius à cheveux roses. L’océan de ses yeux semblait déchaîné par une tempête, les vagues s’écrasant contre des récifs imaginaires. Il fusilla Akiko du regard, rêvant de pouvoir le faire disparaître là, maintenant, immédiatement. De pouvoir tout faire disparaître, de déchaîner un ouragan qui emporterait tout sur son passage, ce pays, ces gens, cette ville, et ses souvenirs, ses souvenirs qui le suivraient toute sa vie. Il voulait retourner chez lui, même si ça voulait dire se battre tous les jours avec les garçons de sa ville. Il voulait que ce cauchemar s’arrête.

    -Je te signale que toi non plus, tu n’as pas su te défendre, siffla-t-il, comme un serpent cracherait un venin mortel. Tu es ici, toi aussi. Tu n’as pas plus de mérite que moi, moins même. Parce que moi, je me bats. Je ne me conforte pas sous des sourires faux, ne me cache pas sous des paroles réconfortantes ! Je fais face à la réalité, moi ! J’accepte ce que je vis, moi ! Je ne mens pas aux autres, moi !

    Akiko le regarda en silence pendant qu’il lui hurlait dessus. Ce garçon était vraiment idiot. Il lui faisait pitié, encore plus enfantin que Jimmy. Se battre pour avoir raison, mourir pour ses idées. Et laisser les autres se débrouiller, c’était mieux. Il allait lui répondre quand Warren reprit la parole.

    -Moi, je ne cache pas ma faiblesse sous des allures de filles, cracha-t-il. J’assume ce que je suis ! Moi, je n’essaie pas de mettre tout le monde dans ma poche, de me faire le plus d’alliés possibles ! Je sais faire cavalier seul, moi ! Alors que toi, lâché dans le vrai monde, tu ne tiendrais pas deux jours !

    -Mais moi, j’ai juré de te protéger, rétorqua Akiko.

    Il tourna les talons sans rien ajouter, agité à l’intérieur par les paroles agressives du garçon. Et s’il avait raison ? S’il valait vraiment mieux que lui ? Il jeta un regard plein de douleurs à Théodora et Jimmy qui, alertés par les éclats de voix, étaient restés sur le seuil de la porte. Il ne voulait voir personne, voulait s’isoler des autres, de leur compassion, de leurs regards d’accords avec lui. Il ne voulait plus les sentir exister, juste imaginer qu’il était chez lui. Il marcha vers sa chambre, et, au fur et à mesure qu’il s’éloignait de celle de Warren, ses pas devenaient plus rapides, jusqu’à ce qu’il court dans l’hôtel, se souciant peu du bruit.

    Jimmy et Théodora regardèrent à l’intérieur de la chambre un Warren énervé, furieux et blessé dans son orgueil. Il les remarqua, et dirigea sa colère vers eux.

    -Quoi ? explosa-t-il. Vous n’avez rien d’autre à faire ? Des trucs de gosses ? Vous allez rester ici en contemplation jusqu’à ce que mort s’en suive ?

    -On te laisse piquer ta colère tout seul comme un grand, lança Théodora en refermant la porte. Mais ne jette rien contre les murs.

    Dans le couloir, Jimmy se prit la tête entre les mains, après que Théodora soit retournée dans sa chambre. Ils étaient trop divisés, un cocktail explosif qui n’attendait qu’à être secoué pour libérer ses ondes dévastatrices. Ils ne réussiraient jamais rien comme ça. Il fallait trouver quelque chose pour les souder, les souder comme les doigts d’une main. Il regarda sa propre main, s’appuyant contre le mur. Oui, il fallait trouver quelque chose, sinon ils deviendraient tous fous. Mais dans sa tête, c’était le vide, aucune idée ne lui venait à l’esprit. Il poussa un long gémissement, comme un animal blessé, le cri de son âme qui refusait de se rendre, le cri de son âme qui n’avait pas dit son dernier mot.

    Et il retomba au sol à genoux.


  • Commentaires

    1
    Jeudi 9 Avril 2015 à 21:53

    J'avais oublié à quel point "mon" personnage passait pour un gros enfoiré bougon. x'D

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