• Chapitre 11 : Survivre, leçon

    Akiko leva le canon de son arme, visa en fermant un œil et tira. Il recommença plusieurs fois, ne voyant pas les autres à cause des murs les séparant mais entendant tout aussi bien leurs détonations et les balles ricocher contre le mur. Il n’aurait jamais cru faire ça un jour, apprendre à tirer. Surtout sur des espèces de mannequins humanoïdes à code de couleurs. S’il tirait sur le rouge, la personne avait de grandes chances d’y passer, alors que le bleu ne signifiait qu’une blessure superficielle mais néanmoins douloureuse. Quand son chargeur fut vide, il retira ses lunettes de protection et recula sans se retourner. Son bras droit était tout engourdi, car chaque pression sur la gâchette lui donnait l’impression d’avoir fait un bras de fer avec le sphinx. Il tourna les talons et déposa ses lunettes dans un bac, veillant bien à ne pas passer devant les autres, et enclencha la sécurité de son revolver. Assis un peu plus loin, Monsieur A, une femme et un homme les observaient en silence, échangeant parfois des commentaires à peine chuchotés. Il dévisagèrent le garçon quand il s’assit un peu plus loin, étudiant son arme et massant son bras. Akiko fit semblant de ne pas les remarquer, et détailla un peu les autres. Louise et Warren avaient l’air de plutôt bien s’en sortir, l’une prenant un soin tout particulier à viser les zones rouges, et l’autre vidant son chargeur en tirant sur toutes les surfaces de la cible. En revanche, les deux autres avaient plus de difficultés. Jimmy était raide, tirant toujours à côté, et Théodora avait une expression crispée, comme si chaque balle qu’elle tirait se fichait sous sa peau plutôt que dans le mannequin. Ils ne touchaient pas beaucoup de rouge, visant plutôt des zones entre deux, avec lesquelles ils avaient des chances de réduire la mobilité de leurs adversaires : les mains, les jambes, les bras. Jimmy termina le premier, et posa précipitamment son arme, oubliant d’enlever ses lunettes, et vint s’assoir aux côtés d’Akiko. La femme vint les rejoindre, et les observa un moment avant de prendre la parole.

    -C’est un bon début, les félicita-t-elle. Néanmoins, tu pourrais être un peu plus fléchis, conseilla-t-elle à Jimmy. Si quelqu’un te poussait pendant que tu tirais, tu tomerais à la renverse avant même t’avoir pu comprendre ce qui t’arrive. Détend-toi, tu réussiras mieux. Et toi, n’oublie pas que ta main droite est précieuse. Quand tu tires, veille à bien faire une ligne avec ton bras et ton arme, comme si elle n’était qu’une rallonge. Ton adversaire aura plus de mal à la toucher. Et ne contracte pas tes muscles, laisse les plutôt détendus. Tend le bras.

    Il obéit, tendant un bras droit et dur comme du fer. Mais, quand elle appuya dessus, il descendit sous la force de la femme, qui ne forçait pourtant pas.

    -Tu vois ? Il doit rester en place. Quitte à ce qu’il soit en guimauve, il doit rester en place, ne partir ni à droite, ni en haut, ni en bas, ni à gauche, sauf si tu en as décidé ainsi. Vous avez compris ?

    Sans leur laisser le temps de répondre, elle sortit sa propre arme, se mit à la place de Jimmy et tira trois fois, prenant très peu de temps pour viser. Quand elle abaissa son bras, ils purent voir qu’elle avait touché le cœur, la tête et un point au-dessus de la clavicule.

    -Vous voyez ? Ne vous inquiétez pas, c’est juste une question d’entraînement. Et vous aurez tout le temps qu’il vous faudra, ici, pour vous entraîner. On finira bien par tirer quelque chose de vous.

    Elle leur fit un clin d’œil, et partit corriger quelque chose chez Louise, lui remontant légèrement le bras et lui ordonnant :

    -De la rigueur. De la vitesse. On ne tire pas tour à tour, c’est le plus rapide qui gagne le plus souvent. Sinon, garde cette position. C’est parfait.

    Elle alla ensuite voir Warren, l’observant un instant, puis tendant le bras à une vitesse folle pour enclencher la sécurité. Il la regarda d’un air mauvais et interrogateur, et elle soupira.

    -Tu tires vite, mais n’importe où. Essaie de cibler des zones, de penser où tu veux tirer, avant de presser la détente. Tu gâcheras moins de coups, et réussiras mieux. D’accord ?

    Elle le relâcha et, quand il tira, la balle se ficha dans l’œil gauche du mannequin. La femme cligna des yeux, approbatrice.

    -Le meilleur endroit pour tuer quelqu’un discrètement. Si tu lui fermes ensuite les yeux, il est presque impossible de trouver la balle. De plus, tu peux toucher le cerveau, de cet endroit. Et si tu n’as pas de chance, la toxicité de la balle l’aveuglera tout de même. Conclusion, très bon choix. Continue encore un peu, d’accord ?

    Elle s’avança vers Théodora, et l’arrêta immédiatement.

    -Tu tiens un pinceau. Si tu le balances dans tous les sens, tu risques de projeter de la peinture partout, et la toile n’avancera pas. Reste immobile de ce bras, ordonna-t-elle en lui baissant un peu le bras gauche, et détend-toi. Ta main risque plus de tirer n’importe où si tu es aussi crispée. Et n’oublie pas de respirer, c’est meilleur pour ta santé.

    Elle s’éloigna, retournant avec les deux hommes discuter à voix basse, alors que Louise venait de terminer. Elle était plutôt contente d’elle, même si elle pouvait être encore un peu plus rapide. Ce n’était pas si difficile, en fait. Elle rejoignit Jimmy et Akiko, un sourire aux lèvres. Ils l’accueillirent aussi par un sourire léger, ragaillardis par leurs progrès évidents. Elle n’avait pas envie de partir tout de suite, mais de s’entraîner encore un peu. Malheureusement, les consignes étaient très strictes : une heure et demie par jour pour apprendre à tirer, pas une minute de plus, pas une minute de moins. Elle préféra donc apprendre un peu plus de son arme, observant avec curiosité le mécanisme. Le canon était encore tiède, et une désagréable odeur lui piquait le nez et lui brûlait les yeux quand elle l’approchait de son visage. Sûrement un composé très toxique. Peut-être la poudre des balles, qui sait. Elle posa l’arme sur la table et regarda les deux derniers. Warren se débrouillait très bien, peut-être le meilleur du groupe, après Akiko, et Théodora arrivait à toucher parfois une zone rouge. Louise sourit. Quelle fine équipe de tireurs ils faisaient ! Hétéroclite, mais efficace. Pour une fois, elle était contente d’être là, avec les quatre autres. Peut-être qu’elle était bizarre, mais elle se sentait comme à sa place, dans une impression de déjà-vu.

    Les deux derniers tirèrent encore une fois, puis ôtèrent leurs lunettes, soulagés et engourdis. Ils posèrent tous deux leur arme et rejoignirent les autres. Théodora ne put retenir un sourire moqueur en voyant Jimmy porter ces lunettes plus larges que sa tête, lui donnant un air de requin-marteau.

    -Très à la mode, mais tu n’en as plus besoin, lui fit-elle remarquer sur un ton moqueur.

    Les autres eurent des sourires amusés, et Louise laissa échapper un léger éclat de rire. Jimmy s’empourpra et se dépêcha de retirer ce masque. Heureusement pour lui, il n’avait pas de marque, sinon il n’aurait pas pu arrêter les rires des autres. Pourtant, dans leurs regards, il ne voyait aucune méchanceté, juste un air gentiment moqueur. Il se leva, proposant de remonter au cinquième étage, proposition qui fit l’unanimité. Tous le suivirent, utilisant l’ascenseur maintenant accessible. Ils se turent et retournèrent tous dans leurs chambres respectives, laissant dans leur sillage une odeur de poudre.

    Akiko, après s’être douché et changé, lisait le livre que Théodora lui avait prêté, un livre à propos d’un roi déchu et d’un méchant magicien. Non pas que ça lui plaise, mais il n’avait pas grand-chose d’autre à faire. Il avait passé une nuit blanche, était très fatigué, mais ne voulait ni dormir, ni le montrer aux autres. Pas pour que Warren lui fasse encore une remarque désagréable. Il s’affala encore un peu plus sur sa chaise, le livre dans les mains, curieux de connaître le fin mot de l’histoire. C’était bien, ces livres dans lesquels le lecteur connaissait toute la vérité, mais pas les personnages. On avait presque envie de leur crier de ne pas faire telle ou telle chose, et cela créait un sentiment d’impuissance. Sûrement ce que l’auteur voulait.

    Jimmy était assis par terre, la tête contre le mur, à côté de la fille à la natte. Une amitié silencieuse s’était créée entre eux, et ne rien dire leur suffisait pour se comprendre. Un écouteur dans l’oreille, l’autre dans celle de Théodora, il écoutait à la fois la musique et les pensées bruyantes de son amie. Il lisait dans ses yeux combien tout ça l’affectait, combien son calme l’affectait. Combien elle l’enviait d’accepter tout ça sans péter les plombs, sans hurler ni craquer et s’isoler. La musique, c’était une chanson de Muse, un groupe qu’il n’aimait pas particulièrement, mais qui convenait parfaitement à la jeune fille, donc qui lui convenait aussi. Ce n’était pas une musique avec des cris, ou des grattements de guitares incessants, mais quelque chose d’apaisant, aux paroles rassurantes. Ni l’un ni l’autre ne balançaient la tête, ou fredonnaient les paroles, ils se contentaient de se taire sans se regarder. Ils étaient heureux d’avoir quelqu’un à qui tout confier, un ami dans cet enfer.

    Louise dessinait rageusement. Encore une fois, elle collait ses émotions sur le papier en esquissant un être mi humain mi ombre, quelque chose au visage flou. Elle jetait dans son crayon toute son incompréhension, sa fureur, sa douleur et, bizarrement, sa satisfaction. Après tout, elle était là, on l’avait choisie, c’était parce qu’elle était spéciale, qu’elle avait quelque chose. Elle se raccrochait à cette idée, s’y pendait comme une noyée, pour ne pas sombrer dans le doute et le chagrin. Elle s’interdisait de penser à ses parents, à ses frères. Sinon, elle n’aurait pas la force de continuer, et il fallait qu’elle trouve cette force, qu’elle en soit capable. Si les autres pouvaient le faire, elle aussi. Si un garçon de deux ans son benjamin pouvait le faire, elle aussi. Elle continua sauvagement de crayonner sur la feuille.


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