• Chapitre 12 : Echec et mat

    Un étrange malaise prit Jimmy quand il posa un pied dans la pièce. La puanteur lui compressa les poumons, un mélange de rouille, de sel, de brûlé et diverses odeurs plus répugnantes les unes que les autres. Et, par-dessus tout, celle de la peur. La peur sucrée, trop sucrée pour se rendre compte du goût des autres choses, la peur qui aveugle, qui donne des ailes pour les reprendre quand on en a le plus besoin. Sa propre peur. Les autres le suivaient, allant au hasard dans le bâtiment. Ils devaient, tout comme lui, méditer les paroles de Monsieur A.

    -Ne tuez que si c’est nécessaire, avait-il dit. Mais vous me le récupérez.

    Tuer quand c’était nécessaire. Tuer pour libérer un de ses hommes. Une première mission facile en comparaison de celles qui les attendaient. Il n’osa pas jeter un coup d’œil en arrière, craignant d’être découragé par l’expression de ses coéquipiers. Serrant dans sa main son revolver, il scruta la pièce aux murs nus et gris. Tout le bâtiment semblait être abandonné, mis à part l’odeur de sang frais. Il commençait à se demander si Monsieur A ne s’était pas trompé. Il n’y avait rien, pas de gens, d’indices, personne à aller délivrer, ni alliés ni ennemis. Il soupira. Une première mission-piège ? Pour voir s’ils étaient dupes ? Il secoua la tête et continua, les autres sur ses talons.

    -Plus un geste.

    Le groupe se figea. La voix venait de nulle part, mais ce n’était pas ça qui les inquiétait. C’était une petite voix aigüe, une voix d’enfant. Ils s’interrogèrent du regard, se demandant ce qu’ils étaient censés faire dans ces moments-là. Courir ? Obéir ? Ils regardèrent Akiko, le plus vieux, attendant un ordre de sa part. Ce dernier semblait aussi perdu qu’eux, tous mal préparés, ignorants comme des enfants. Finalement, un jeune garçon d’une douzaine d’année sortit de la pénombre. Ses traits étaient détendus, mais son beau visage portait des cernes immenses et quelques marques de coups, comme si on l’avait forcé à sortir de l’enfance trop tôt, et qu’on avait réussi. Il braquait sur eux le canon d’une arme semblable à la leur, aucune pitié dans le regard.

    -Posez vos armes.

    Akiko n’en fit rien, donc personne n’obéit. Ils se jaugèrent du regard quelques instants, essayant de chercher un point faible chez l’autre, sans succès. L’enfant semblait inébranlable, et le groupe était supérieur en nombre. Leur première victime ne serait pas un gosse.

    -Non, refusa Akiko. Nous ne poserons nos armes que quand nous serons de retour chez nous, avec l’homme que vous gardez.

    Si l’enfant savait de quoi Akiko parlait, il n’en montra rien. Ses yeux étaient froids, et il n’avait pas bougé devant le refus du groupe. Il scrutait chaque visage tour à tour, cherchant une faille dans leur parfaite maîtrise d’eux-mêmes, son petit cerveau fonctionnant à plein régime.

    -Alors vous mourrez l’arme au poing, conclut-il.

    Louise secoua la tête. Elle n’était pas d’accord, ce petit semblait trop sûr de lui, comme s’il les connaissait déjà. C’était bizarre. Elle s’avança, se mettant au niveau de Jimmy, et planta ses yeux dans ceux de l’enfant.

    -Non. Tu vas nous aider, nous conduire là où vous cachez vos prisonniers, coupa Warren. Parce que je suis sûr qu’un mignon petit garçon comme toi serait très chagriné s’il venait à perdre quelque chose de très cher. Rien de bien vital, juste un œil ou une oreille, ou alors quelques dents. Vois-tu, nous sommes un peu pressés. Je suppose que tu ne voudrais pas trop nous retarder.

    Le petit garçon parut déconcerté par cette intervention, mais se reprit et éclata d’un rire enfantin. Son rire se mua en cri de surprise quand Warren bondit derrière lui et lui tordit le bras dans le dos, lui arrachant du même coup son arme. Il serra les dents contre la douleur et essaya vainement de se débattre, impuissant contre l’étau qui lui enserrait les poignets.

    -Je voulais dire, tout de suite, précisa Warren à son oreille.

    En suivant le garçon tenu fermement par Warren, Théodora sentit une colère sourde bourdonner à ses oreilles. Le jeune homme n’avait pas le droit de faire ça, allié ou ennemi. Il n’avait pas le droit d’infliger ça à une personne aussi jeune, ni de la menacer ainsi. Elle le lui aurait volontiers fait remarquer à force de piques, si elle n’avait craint de faire échouer son entreprise. Le plan de Warren était peut-être barbare, mais efficace. Les yeux du petit étaient écarquillés par la douleur et la honte, mais aucune larme n’y brillait. Elle avait envie de le réconforter, de l’éloigner de Warren, mais savait que c’était impossible. Alors elle suivait, comme les autres, impuissante. Ils arrivèrent bientôt dans une salle un peu plus grande que les autres, sans toit. Les personnes présentes stoppèrent toutes activités en les voyant entrer. Un homme qui semblait être le chef les considéra avec étonnement.

    -Allons bon, disputa-t-il l’enfant. Que nous amènes-tu encore là ?

    -Nous venons chercher John Maller, déclara Louise d’une voix claire.

    -Qui ? demanda l’homme avec un sourire amusé.

    Jimmy fronça les sourcils. L’homme paraissait amusé, certes, mais il ne se moquait pas d’eux. Il souriait pour une autre raison, une raison que Jimmy connaissait, mais ne parvenait pas à s’en souvenir. Il le savait, pourtant…

    Ah, oui. C’était peut-être parce qu’il n’y avait pas de John Maller. Il jeta un coup d’œil affolé à Théodora, qui comprit. Elle s’approcha d’Akiko et lui murmura quelque chose qui lui fit froncer les sourcils.

    -Vous le retenez ici, continua Warren. Nous le savons, ne le niez pas.

    Les hommes commençaient à avancer vers le groupe, mi amusés mi dérangés par cette plaisanterie de mauvais goût. Des espions ? Jimmy se sentait de plus en plus mal à l’aise. Qu’allaient-ils dire ? ‘’Désolés du dérangement, on s’est trompé. Le bonjour à votre femme !’’ et partir comme ça ? Il retint un sourire amer. Bien sûr que non, ça n’allait pas être si facile. Ils allaient devoir inventer quelque chose, et vite. Il jeta un autre regard affolé aux autres, qui ne passa pas inaperçu.

    -Un problème, petit ? demanda l’homme. Tu as quelque chose à dire ?

    Il secoua la tête négativement, tétanisé au point d’en avoir perdu la parole. Ce n’était pas ce qui était prévu, pas du tout. Il ne savait pas quoi faire, maintenant, ni lui ni les autres. Ils étaient pris au piège.

     

    Tous assis sur une chaise, ils avaient la tête basse, l’air penaud. Monsieur A faisait les cent pas devant eux, furieux. Ils s’en étaient sortis, parce qu’ils n’étaient pas seuls. Il les avait faits suivre, histoire de ne pas les perdre si vite. Et il avait bien fait ! Sans l’intervention de ses hommes, ils ne seraient plus là.

    -La première fois que vous pouvez m’être utiles, et vous faites tout rater, fulmina-t-il. Je vous pensais plus intelligents, plus autonomes, pas des gamins qui sont perdu quand on les sort de la routine !

    -Il n’y avait pas de John Maller, protesta Louise dans sa barbe.

    -L’improvisation, tu en as entendu parler ? Le fait de réfléchir, lors d’un imprévu, pour faire comme si tout était normal ! Vous êtes si ignorants, si idiots que je devrais tous vous faire mettre au fer ! Mais je ne le ferais pas. Vous savez pourquoi ? Parce que je suis généreux. Je vous donne encore une chance, une seule. Une seule chance de faire vos preuves, sinon je vous fais disparaître et vous remplace. J’espère que vous m’avez tous bien compris

    Warren le fusilla du regard, irrité par cet homme qui se prenait pour le maître.

    -Un problème ? lui demanda-t-il d’un ton doucereux. Une remarque à faire ? Si tu es là, c’est seulement parce que je l’ai voulu. J’aurais pu te laisser te battre jour après jour dans la rue, mais je ne l’ai pas fait, parce que tu vaux mieux ! Mieux que tous ces voyous ! Après, si tu penses que je me suis trompé, libre à toi de me le prouver. Tu peux toujours crier autant que tu voudras, te comporter comme un gamin pourri et égoïste, mais il y a une chose que tu ne pourras jamais changer : tu m’appartiens. Vous m’appartenez tous. J’ai tous les pouvoirs sur vous, ceux de vie et de mort, en particulier. Vous avez signé le contrat. Quand on prononce votre nom, c’est le mien qu’on prononce. Sans moi, vous n’êtes rien. Sans moi, vous seriez tous morts ! Alors baisse ces yeux insolents, Warren, car ma patience connait ses limites.

    Il avait presque soufflé ses derniers mots, comme une sentence de mort, et chacun s’était senti encore un peu plus vulnérable. Ils étaient à lui. Ses employés, qui dépendaient de lui. Des gens qu’il pouvait contrôler à sa guise. Des gens dont il pouvait changer la vie, des gens dont il avait déjà changé la vie.

    -Vous nous avez menti, tenta Jimmy d’un ton cassant. Vous vouliez nous tester en nous donnant de fausses pistes, sachant très bien qu’on ne pourrait rien faire une fois sur place. Vous nous avez envoyés là-bas pour avoir le plaisir de nous engueuler !

    La gifle partit si vite que Jimmy n’eut pas le temps de l’éviter. Sa tête tourna violemment, et une marque rouge s’étendit sur sa pommette quand Monsieur A retira sa main. Le jeune homme baissa les yeux. Tout le monde retint son souffle.

    -Idiot ! cracha l’homme. Abruti ! Ta réaction prouve ce que je disais : des enfants incapables d’évoluer en terrain inconnu. Tu n’es rien, ici, rien ! Retiens tes paroles, contrôle toi sinon je me débrouillerais pour trouver un moyen de te faire taire !

    Théodora se leva et se tint face à Monsieur A. Quand il avait giflé Jimmy, sa vue s’était troublée, comme si on lui avait jeté de l’eau dans les yeux. Mais après avoir entendu les paroles poignantes de l’homme, elle voyait mieux, beaucoup mieux. Elle voyait qu’elle n'allait pas accepter.

    -Ne vous avisez plus jamais de lever la main sur l’un d’entre nous, siffla-t-elle. Plus jamais.

    Il la considéra quelques instants, cette fille qui était assez stupide pour ne pas entendre les nombreux avertissements qu’il leur avait donnés. Il leva la main bien haut, dans une attitude de défi, et lui fit décrire au ralentit un arc-de-cercle jusqu’à la joue de Théodora, toutefois sans la frapper.

    -Des gamins, conclut-il.

    Il tourna les talons et quitta l’étage, les laissant dans la plus grande fureur.

     

     

    Quand ils se couchèrent, ce soir, ils ne furent presque pas surpris de constater que le chauffage était coupé.


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