• Chapitre 13 : Rapprochements

     Akiko les avait une fois de plus tous réunis dans sa chambre, et tous étaient assis en cercle à même le sol. Il avait tenu à ce qu’ils n’apportent ni livres, ni baladeur, ni papier pour qu’ils puissent être bien attentifs. Encore une fois, il avait l’impression d’être un entraîneur qui brieferait ses joueurs avant un match, sauf qu’il était lui aussi joueur, et que ça n’avait rien d’un jeu. Il prenait son rôle très au sérieux, son rôle de plus grand, un peu comme le leader de cette équipe. Personne ne contestait cette auto-proclamation, car tout le monde s’accordait qu’Akiko était le mieux placé pour assurer cette fonction. Il les regarda tous, sa nouvelle famille, les seuls amis qu’il était maintenant autorisé à voir. Autant les garder le plus longtemps possible.

    -On a tout raté, hier, commença-t-il. Dans un sens, c’est bien. On ne va pas pouvoir faire pire.

    -C’est censé nous encourager ? questionna Louise. Parce que si oui, ça ne fonctionne pas.

    Il secoua la tête. C’était ça, le problème, les piques qu’ils se lançaient sans cesse. Ils ne savaient pas s’accepter les uns les autres. Ils voulaient toujours chercher la petite bête, sans se soucier des conséquences.

    -Merci Louise, la félicita-t-il. Tu viens de me fournir un exemple. On doit être plus unis. Seuls, on n’arrivera à rien. Ensemble, c’est une autre affaire. On doit être unis, s’accepter et se comprendre. Vous voyez ce que je veux dire ? On ne doit pas se diviser.

    Jimmy fut le seul à hocher la tête. Les autres étaient dubitatifs. Unis ? Et pourquoi ? Ils se connaissaient à peine, des inconnus enlevés ensembles, rien de plus. Rien ne les obligeait à devenir amis. Akiko dut penser à la même chose, car il leva les yeux au ciel et reprit :

    -On est condamnés à vivre ensemble, vous n’avez pas encore compris ? Vous n’avez plus rien, nous n’avons plus rien ! Plus rien sauf nous ! Tout ce qui nous reste, c’est nous ! La seule faveur que nous a faite Monsieur A, c’est de nous donner de la compagnie. Vous pensez tenir combien de temps, tout seul ? Combien de temps avant de devenir fou, de parler à tout, aux murs, aux portes, à l’air, à tout ce qui ne vous entendra pas parce que vous avez refusé les seuls qui en étaient capables ? Quand vous serez sur le point de craquer, vous allez revenir vers les autres ? Juste parce qu’à ce moment, vous en aurez eu besoin ? Et qui vous dit que les autres seront là ? Qu’ils voudront bien vous écouter ? Quand on se sera comporté comme de parfaits étrangers, même le verbe parler nous sera inconnu. Peut-être que vous vous croyez forts, indépendants, assez forts pour vivre seuls. Mais moi, je sais qu’on n’en sera pas capable. Que je n’en serai pas capable.

    -Moi non plus, avoua Jimmy. Je suis trop attaché à la compagnie humaine pour m’en séparer. Je ne veux pas devenir fou, et puis dans le fond, je vous aime bien tous, vous êtes sympas. D’une certaine façon, je suis reconnaissant à Monsieur A de nous avoir réunis. C’est très gentil de sa part.

    Il plongea ses yeux dans ceux d’Akiko, sincère, ce dernier ne put retenir un sourire amusé. C’était drôle. Personne n’était d’accord avec lui, sauf Jimmy. Il n’était qu’un optimiste, mais pour l’instant, c’est ce qu’il leur fallait. Il interrogea les autres du regard, légèrement agacé par leur manque évident d’enthousiasme. Qu’ils se décident, et vite. Ils n’avaient pas toute la vie.

    -D’accord, accepta Théodora. Je suis pour. De toute façon, on va bien devoir travailler ensemble. Autant devenir ami.

    Les deux garçons se fendirent d’un sourire, et Akiko serra la main successivement à Jimmy et Théodora. Ça fonctionnait, ça s’arrangeait. Ils allaient réussir à être de bons amis, même si certains avaient déjà l’air de s’être liés d’amitié. Et pourquoi pas, ce n’était pas plus mal. Concernant Louise, il n’avait pas de craintes. Elle allait accepter elle aussi. Mais Warren… Warren le solitaire, Warren le colérique, Warren furieux d’être aussi impuissant sur son destin, que dirait ce Warren, de devenir ami avec trois gamins et un efféminé gothique ? Le rembarrerait-il comme la dernière fois, le blessant sans ménagement ? C’était lui qu’il craignait le plus, et lui qu’il souhaitait le plus avoir comme ami. Il était sûr que, sous son masque de fer, c’était quelqu’un de très amical, très gentil, le meilleur ami dont on puisse rêver. Il voulait d’un ami comme ça.

    -Après tout, ça ne fait pas de mal d’élargir son cercle d’amis, fit écho à sa pensée Louise. Je marche.

    Akiko serra à son tour la main de Louise, puis tous se tournèrent vers Warren, qui les regardait avec un drôle de sourire aux lèvres. C’était difficile de savoir ce qu’il avait en tête, ni pourquoi il était amusé, ni même s’il était amusé. Il les dévisagea avec ce sourire, et finit par lâcher d’une voix trainante :

    -Vous êtes adorables, sourit-il en déclenchant des froncements de sourcils. Trouver l’amitié dans des moments pareils. Et vous me la proposez, cette amitié. Pourtant, certains ne l’accueilleront pas à bras ouverts, accusa-t-il en fixant Théodora et Jimmy. Je ne vous promets rien, mais je vais quand même essayer.

    Akiko lui donna une grande claque dans le dos, accompagné d’un sourire tout aussi grand. Finalement, ils avaient réussi. Ils étaient liés. Jusqu’à ce que cette aventure s’arrête. Tous gardèrent un profond silence seulement troublé par leurs respirations saccadées par le froid qui s’insinuait dans l’hôtel. Louise soupçonnait Monsieur A d’avoir mis la climatisation, mais elle ne disait rien, trop heureuse pour gâcher ce bonheur tout nouveau et tout lisse par des hypothèses pessimistes. Elle se contentait donc de sourire en évitant de claquer des dents. Elle enviait Akiko, qui avait une valise. Au moins, il avait des vêtements supplémentaires ! Ce n’était pas le moment de demander à Monsieur A d’autres vêtements, c’était ce qu’il attendait, qu’ils lui fournissent une occasion de refuser.

    Warren vit Louise frissonner et faire comme si de rien n’était. Il se leva donc, partit dans la chambre d’à côté et revint en portant une couverture, qu’il posa sur les épaules de la jeune fille. Le reste du groupe, y compris Louise, le fixa avec deux yeux ronds. C’était l’un des premiers gestes gentils qu’ils le voyaient faire ! Il fuyait leurs regards étonnés, se rasseyant à sa place et fixant le sol comme si c’était la huitième merveille du monde. Louise le remercia vaguement, et resserra la couverture sur ses épaules. Etait-elle la seule à souffrir du froid ? Sûrement pas, mais elle était peut-être la seule à l’avoir montré. Elle jeta un coup d’œil aux autres, cherchant une once de jalousie dans leurs yeux, mais n’en trouva aucune. Elle se détendit donc.

    -Bonne idée, Warren, approuva Akiko. Je vais en chercher pour tout le monde.

    Quelques minutes après, il revint avec une montagne de couvertures dans les bras, invitant tout le monde à se servir. Ils étaient donc tous assis, formant de mini-igloos en coton et bougeant, tous sauf Jimmy et Théodora, qui avaient décidé qu’ils auraient plus chaud si ils se partageaient la même couverture. Ils étaient donc blottis l’un contre l’autre, Jimmy reposant sa tête sur celle de Théodora et Théodora reposant sa tête sur l’épaule de Jimmy, ce dernier ayant passé un bras autour des épaules de la jeune fille. Ils étaient reconnaissant aux autres de respecter leur choix, pas d’humeur à encaisser des remarques aussi moqueuses que fausses. On leur avait bien dit d’être amis, non ? Tout ce que les autres se permettaient, c’était des sourires légers qui disparaissaient bien vites quand l’un des deux croisait leur regard. Un silence gêné s’ensuivit, et Théodora ferma les yeux.

    -Bon. L’opération amitié a apparemment réussi, plaisanta Akiko, s’attirant deux regards noirs. Maintenant, il ne faut pas qu’on tombe dans un autre piège d’Harrison.

    -Tu peux l’appeler Monsieur A ? demanda Warren en se mordant la lèvre.

    Akiko haussa les sourcils.

    -Ça fait moins humain, se justifia le jeune homme.

    -D’accord. Il ne faut pas que l’on tombe dans un autre piège de Monsieur A. Que l’on tombe dans un piège tout court. Il faut qu’on communique. L’enfant, c’était un expérimenté mais, apparemment, il ne s’attendait pas à ce que l’on oppose de résistance. Vous avez vu comment il a été déconcerté quand Warren s’est jeté sur lui ?

    -C’est comme s’il nous sous-estimait, acquiesça Théodora. Comme s’il nous avait scannés du regard, avant qu’on ne lui parle. Et il paraissait sûr de lui, pour son âge.

    -Exactement, approuva Akiko en hochant la tête. Vous savez pourquoi ? Il ne devait pas être assez préparé. Manque de communication avec son supérieur. On a dû lui enseigner qu’ils étaient les plus forts, et il compte sur ça pour le sauver dans toutes les situations. Nous, on ne doit pas compter sur Monsieur A pour nous sauver. On doit compter sur nous.

     Ils approuvèrent.

    -Sur nous au sens large, précisa Jimmy. J’espère que tout le monde s’accorde sur le fait qu’on se protège mutuellement.

    Ils opinèrent du chef. Ils étaient tous d’accord sur ce point. Ils allaient s’aider, se surveiller et se protéger. Pour rester en vie, pour rester ensemble. Ils se devaient ça, devaient se serrer les coudes pour faciliter les choses, ils venaient de prendre une décision capitale. Une décision qu’ils ne devaient jamais trahir.

    Pourtant, Théodora avait rouvert les yeux et dardait sur Warren un regard traversé de sang meurtrier. Elle avait accepté d’être amie avec tous sauf celui-là. Elle le détestait, à la seconde où il lui avait parlé pour la première fois elle l’avait détesté. Elle se doutait bien que c’était réciproque, que le jeune homme devait aussi la haïr cordialement. Alors pour l’instant, elle s’interdisait de penser à lui et sa mauvaise humeur, emprisonnée dans l’étreinte de Jimmy, et laissait ses pensées dériver vers un monde presque irréel, le monde qui l’accueillait sept jours plus tôt, avant que tout ne bascule au fond d’une rue. Elle ne pensait pas à ses parents, ni même à son école, mais à tout ce qu’elle avait laissé chez elle. Des souvenirs. Ses livres. Des joies. Des pleurs. Une part d’elle-même. Des petits morceaux de son âme éparpillés çà et là, qu’un vent belliqueux du nom de Monsieur A s’était amusé à disperser aux quatre vents.


  • Commentaires

    1
    Jeudi 31 Décembre 2015 à 15:31

    J'aime beaucoup la façon dont les sentiments des personnages évoluent vis-à-vis des autres . Ça aurait pu être niais (en mode "Ouiii, soyons tous amis !" avec des petits coeurs roses), mais je suis contente de voir que ça ne l'est absolument pas . Les rapports entre Akiko et Warren sont très intéressants, ainsi que ceux entre Théo et Jimmy (Elle est très protectrice, c'est mignon ^^) . Pressée de voir comment les personnages vont évoluer par la suite~

    2
    Jeudi 31 Décembre 2015 à 15:35

    Ravie que ça plaise ! 

    J'essaie de ne pas trop tomber dans la facilité, mais il faudrait que je m'y remette.

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