• Chapitre 16 : Machination

     Il croyait encore entendre les détonations. Dans ses oreilles résonnaient le bruit des balles jaillissant du canon de son arme. Il posa sa tête contre le mur. C’était frais. Il aurait voulu le traverser, ce mur, partir d’ici tout de suite, se dépêcher de retrouver sa famille, ses amis, n’importe quoi qui puisse lui rappeler que cette vie existait, qu’il n’avait pas rêvé, qu’il n’était pas juste un pion dans le jeu de Monsieur A. Akiko resta de longues secondes, la tête appuyée contre la pierre froide. Il ne supportait plus cet endroit. Son oreille droite siffla, mais ne grésilla pas. Parfait. Ce n’était pas lui que l’on essayait de contacter. Il n’avait envie de parler à personne. Encore une fois, il avait été le meilleur au tir, et l’admiration des autres lui donnait la nausée. C’était lui le meilleur. C’était donc lui qui visait le mieux ? Qui tirait le plus vite ? Celui dont la main de tremblait pas ? Avec ces trois critères, il était capable de tuer un homme. C’était lui, celui qui pourrait tuer un homme avec le plus de facilités ? Il refusait de se reposer cette question, d’y chercher une réponse. Il ne savait pas tuer. Il ne voulait pas tuer. Néanmoins, tous allaient être amenés à tuer, au moins une fois, il en était sûr. La peur de ce verbe lui contractait les entrailles, lui donnait envie de se rouler en boule et de se laisser dériver sur une planche de bois. Son oreillette siffla encore, et cette fois-ci, une voix résonna à son oreille.

    -Akiko ? vérifia Warren. Je crois qu’on devrait avoir une réunion pour la prochaine… mission. Tu nous rejoins dans la salle de réception ?

    Akiko ne se donna même pas la peine de répondre, il éteignit juste l’oreillette en se décollant du mur. Il ne voulait pas aller à cette réunion, mais tous comptaient sur lui. Et c’était son idée, de se réunir avant chaque mission. Il sortit mollement de sa chambre, trainant les pieds, et se rendit vers ladite salle. Louise n’était pas encore là. Quand elle arriva, Warren se leva et prit la parole.

    -Eh bien, jamais deux sans trois… commença-t-il.

    Personne ne rit.

    -Je suppose que cette mission sera plus difficile que les autres. Il va falloir se serrer les coudes. Alors, j’ai une idée. Monsieur A nous a dit un jour que nous incarnions la logique, la détermination, le sens de l’humanité, la connaissance et l’analyse. Je pense que l’on devrait s’attribuer des rôles. Du genre, porte-parole, cerveau de l’équipe, dernier recours pour les cas extrêmes… Vous voyez ce que je veux dire ?

    -Bien sûr, acquiesça Jimmy. Je propose que tu sois la persuasion. Tu es un peu têtu, tu sais te faire entendre, tu ne lâches pas prise… Tu es l’homme tout désigné pour ce poste.

    Warren hocha la tête, reconnaissant et surpris. Tiens donc, ce garçon, qu’il croyait hostile, savait tout cela sur lui ?

    -Et toi, l’œil. Tu devrais être celui qui voit tout. Qui cerne les gens en un coup d’œil.

    Jimmy n’était pas d’accord, mais il ne dit rien. Il ne voulait contredire personne. Mais lui ? Cerner les gens ? Non, il était juste attentif. Pas comme Warren, qui snobait les gens. Pas comme Louise, qui éprouvait les gens. Pas comme Théodora, qui fuyait les gens. Peut-être comme Akiko, qui essayait de les comprendre, de les aider. Oui, c’était ça, il essayait de comprendre les gens, il écoutait les gens, il regardait ce qui paraissait futile pour l’œil humain. Il risqua un rapide coup d’œil vers les autres, et leurs expressions renforcèrent ce sentiment de malaise. Ils se trompaient tous.

    -Théodora, je suppose que tu devrais parler.

    -Parler ? répéta la jeune fille.

    -Oui, parler, acquiesça Warren. Une sorte de porte-parole. Tu parles bien, avec des mots qui endorment et illusionnent. Ça pourrait être utile.

    Elle le fusilla du regard, mais n’émit aucun commentaire. Mots qui endorment… Son animosité envers lui grandissait chaque jour, de plus en plus marquée.

    -Louise, Akiko, vous pourrez être les cerveaux de l’équipe. Vous en avez les capacités, et vous saurez prendre de bonnes décisions, j’en suis sûre. Qui vote pour tous ces postes ?

    Ils levèrent tous la main, votant plus pour le poste du voisin que pour le leur. Warren était aux anges, ainsi que Jimmy et Akiko. Les deux filles conservaient une mine grave. Les garçons n’y prêtèrent pas tellement attention, et ils regagnèrent tous leurs chambres respectives dans un brouhaha général.

    Assise sur son lit, Théodora écoutait de la musique. Pas une musique qui lui aurait donné du courage, ni même une musique joyeuse ou à la mode, mais quelque chose d’assez triste. Les notes jouées à l’orgue étaient si mélodieuses… Ça illustrait très bien son était d’esprit : au départ, tout comme la musique, elle était calme et mélancolique. Puis quelque chose déclenchait sa colère, une colère sourde et froide, qui durait longtemps, très longtemps, une colère contre tout le monde et elle-même. Puis elle se calmait. Réfléchissait. Et re-sombrait dans la peine et la mélancolie. Pourtant, elle n’avait rien à voir avec le personnage décrit dans cette chanson. Ou plutôt pas grand-chose. Leur seul point commun était de ne pas avoir été plus fort que leur destin.

    Warren marcha jusqu’à sa chambre, puis la dépassa sans ralentir l’allure. Il voulait marcher un peu, longtemps, jusqu’à ce qu’un mur l’arrête. C’était dérisoire, il le savait, mais il en avait un peu besoin. La folie qui, déjà, s’annonçait ? Le pincement étrange que l’on ressent au cœur quand on arrive à douter de son passé ? La nausée sombre qui enserre les poumons quand on se surprend à croire que l’avenir se stoppera prématurément ? La morsure glaçante de l’impuissance qui vous nargue à chaque fois que vous avez le temps de penser ? Ses bottes foulaient la moquette dans un bruit, sa veste enfilée sur un seul bras frottait les murs immaculés, et son regard océan ne quittait pas un instant le vide qu’il avait devant lui, celui de son futur.

    Cerveau. Ce mot revenait dans ses pensées encore et encore. Elle. Cerveau. Elle. Elle se prit la tête à demain. Elle ? Pourquoi elle ? Elle, cerveau, responsable ? Elle, décider ? Prendre les bonnes décisions ? Supporter la confiance des autres, toujours craindre de faire mal, de les décevoir, d’en perdre un par un mauvais choix ? Elle, cerveau ? Akiko tout seul, oui. N’importe qui, sauf elle. Elle ne voulait absolument pas être le cerveau de l’équipe, l’un des chefs. Et si Monsieur A l’apprenait ? Et s’il s’arrangeait pour qu’elle provoque un accident, quelque chose qu’elle regretterait toute sa vie ? Il en serait capable. Elle se concentra sur sa respiration, pour ne plus réfléchir.


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