• Chapitre 17 : Cheval de Troie

     Louise regardait la housse posée sur son lit avec effarement. Non, il plaisantait. Il n’était pas sérieux. Il croyait vraiment qu’elle allait partir en mission avec ça sur le dos ? Cette fois-ci, Monsieur A avait vraiment atteint un niveau incurable. Elle soupira, rangea la housse dans son armoire et sortit son costume. C’était quand même mieux, plus pratique pour le métier qu’elle exerçait, un peu plus adapté à la situation. Alors qu’elle allait passer dans la salle de bain pour se changer, on frappa à sa porte, trois coups feutrés. La jeune fille ouvrit la porte sur une Théodora légèrement hilare, et surprise. Elle tenait à la main une housse semblable à la sienne, et fixait le costume de Louise avec un léger froncement de sourcils. Elle portait dans sa main gauche des chaussures, vraisemblablement chics.

    -Ah, tu n’as pas eu… ? demanda-t-elle en indiquant des yeux ce que tenait Louise.

    La jeune fille la fit entrer dans sa chambre, laissant échapper malgré elle un rire amusé. Loin de s’attirer un regard noir de sa coéquipière, son amie lui sourit timidement en ne sachant néanmoins pas trop ce qu’elle devait réellement faire. Louise remit son costume dans la penderie et ressortit la housse, l’ouvrit et exhiba une robe noire. Courte.

    -On est logées à la même enseigne, lui annonça-t-elle avec un sourire. Tu n’es pas la seule à subir les fantaisies de Monsieur A, ne t’inquiète pas. Alors, d’après toi, il pense qu’on règlera ses affaires en minaudant devant les adversaires ?

    Théodora joignit son rire au sien, et quand les deux filles eurent fini de rigoler, elles se regardèrent, consternées. Ce n’était pas le genre de Monsieur A d’offrir des cadeaux juste pour faire plaisir, elles le savaient bien. Qu’attendait-il d’elles, encore ? Pourquoi leur envoyer des robes et des talons hauts ? C’était une saute d’humeur, ou une partie d’un plan génial que seul son cerveau différent avait pu échafauder ?

    -Ce n’est pas tout, renchérit Théodora. Dans la robe, au niveau des hanches, il y a une sorte de poche pour mettre le 45. J’ai vérifié, on ne le voit pas. Apparemment, on va avoir besoin de nos MP, en plus d’une bonne paire de chaussures.

    Elle lança un coup d’œil complice à Louise.

    -Tu penses que les garçons ont aussi une robe ?

     

    Louise sortit de la salle de bain une dizaine de minutes après y être entrée. Théodora était partie se changer dans sa chambre, et était revenue dans celle de son amie pour l’attendre. En apercevant l’autre, les jeunes filles se fixèrent sans rien dire, trop surprises pour articuler un mot.

    -Ça te va très bien, dit Louise en brisant le silence.

    -Tu ne t’es pas encore regardée, répliqua Théodora.

    -Il y a un miroir dans la salle de bain, répondit la jeune fille en grimaçant.

    Théodora n’ajouta rien. Sa camarade était vraiment belle, cette tenue ne faisait que souligner ce fait. Cependant, à moins d’aller jouer les allumeuses ou autre dans un coin mal famé, elle ne voyait pas à quoi allait servir tout ça. Et c’était ça, le plus troublant : on ne savait jamais à quoi s’attendre avec Monsieur A. Trois mois s’étaient écoulés depuis la réunion d’attribution des rôles, et ils avaient remplis une bonne dizaine de missions, s’étendant parfois sur plusieurs jours. Ensembles, ils réussissaient tout ce qu’ils entreprenaient. Ensembles, ils étaient plus forts, plus confiants. Grâce aux conseils d’Akiko, à la bonne humeur de Jimmy et aux paroles de Théodora, que ce dernier avait fini par convaincre du bien-fondé de cette organisation, ils s’étaient soudés, étaient plus liés, et travaillaient ensembles. Ils étaient devenus de vrais amis. Leurs seuls amis.

    -Bon, on va voir où en sont les garçons ? proposa Louise, gênée du silence.

     

    Courant pieds nus sur la moquette, tout en parlant, elles tournèrent plusieurs fois jusqu’à arriver devant la chambre d’Akiko. Elles frappèrent et attendirent quelques instants, mais personne ne vint leur ouvrir. Même en tendant l’oreille, elles n’entendaient rien qui pouvait leur indiquer que le jeune homme était dans sa chambre. Il n’y avait personne non plus dans les chambres de Warren et de Jimmy. Les filles obliquèrent donc vers la pièce de réunion et, à mesure qu’elles s’approchaient, les voix des trois garçons se faisaient plus distinctes. Quand elles frappèrent, les voix se turent.

    -Excusez-moi, mesdemoiselles, mais cet étage est réservé, les congédia Akiko d’un geste de la main. A moins que vous ne soyez… Louise, Théodora, c’est bien vous ? s’étrangla-t-il, faussement surpris.

    -Sois un peu sérieux, le rabroua Warren. Ces jeunes filles se sont de toute évidence perdues.

    -Nous allons vous reconduire au rez-de-chaussée, renchérit Jimmy en leur offrant un sourire éclatant.

    -Et vous, qui êtes-vous ? les interrogea Louise en désignant du doigt leur tenue habillée et élégante, dubitative.

    -Nous savons qui nous sommes, jeune fille, répondit Jimmy.

    -Jeune fille ? releva Théodora. Ce qui nous donne donc le droit de t’appeler «petit garçon» ? En toute amitié, bien sûr.

    Tous sourirent, et les deux filles entrèrent dans la salle et s’assirent. Warren ne quittait pas des yeux Louise, qui détourna le regard, le rouge lui montant aux joues. Pourquoi fallait-il qu’il la regarde ? Pourquoi elle ? Pourquoi lui, surtout ? La jeune fille s’abîma dans la contemplation du sol, comme si elle n’avait jamais rien vu d’aussi fascinant. C’était vrai, quoi, il ne se doutait pas que ça la gênait ? Une petite voix dans sa tête lui criait la réponse. Si, bien sûr, il le savait, mais s’en moquait et le faisait tout de même. Comme s’il allait changer quoi que ce soit chez lui pour quelqu’un. Elle ne le connaissait pas depuis longtemps, mais le connaissait déjà bien. En osant un coup d’œil rapide, elle constata qu’il la dévisageait toujours. Evidemment. Elle préféra continuer à éviter son regard.

    -Alors, vous avez une idée de ce que Monsieur A veut de nous ? demanda Théodora. Parce que… on a plus l’air d’aller à un cocktail, là, plutôt qu’en mission.

    -Exactement, approuva Akiko.

    Tout le monde se tourna vers lui.

    -Monsieur A m’a informé de la teneur de notre mission.

    -Pourquoi à toi ? demanda Warren. Je veux dire, pourquoi est-il venu te le dire au lieu d’en parler à tout le monde ?

    -Aucune idée. Je peux continuer ? dit-il, et tous acquiescèrent. Donc, je disais que Monsieur A m’a chargé de vous informer vous aussi. La mission, ce soir, sera de protéger quelqu’un d’assez haut placé qui a apparemment… payé pour que Monsieur A fasse protéger une certaine personne.

    Il fit passer une feuille sur laquelle était imprimée la photo d’un jeune homme qui devait avoir leur âge.

    -Ophan Chaddock, vingt-un ans, orphelin de mère et fils d’un riche trafiquant. Il se rend ce soir à une sorte de réception, et nous sommes chargés d’assurer sa sécurité, sans faire de scandale inutilement. Jimmy, Warren et moi devons nous faire passer pour des domestiques engagés pour l’occasion, et vous, mesdemoiselles, vous allez devoir vous joindre à la fête en tant qu’invitées. Donc mêlez-vous aux autres, ne restez pas tous ensembles, faites la conversation, et ne quittez pas Chaddock des yeux. Nous devons garder nos MP 45 avec nous, au cas où. Et nous ne devons quitter notre couverture qu’en cas de force majeur.

    Tous hochèrent la tête. Warren gardait néanmoins les sourcils froncés, ce qui ne passa pas inaperçu. Jimmy l’interrogea du regard.

    -On va devoir se séparer ? lâcha Warren. Alors qu’on n’a jamais travaillé comme ça ? Et si l’un d’entre nous avait un problème ?

    -On ne sera pas très loin, le rassura Théodora, et a priori, il ne devrait rien se passer. Et puis, on aura toujours l’oreillette de Jimmy, tout ira bien.

    -Mouais… maugréa le jeune homme. Je persiste à croire que c’est une mauvaise idée. Vivement qu’on trouve un moyen de se tirer d’ici au plus vite.

    La jeune fille haussa les épaules. Il n’y avait aucune raison pour que ça se passe mal.

    -On part à dix-huit heures, conclut Akiko.

     

    Monsieur A attendait le groupe devant l’ascenseur, immobile et silencieux, son air suffisant en mois et l’œil soudainement moins goguenard. Son sourire satisfait s’agrandit néanmoins quand les cinq apparurent au bout du couloir. Ils étaient presque parfaits pour ce genre de métier. Encore quelques mois, et ils atteindraient vraiment la perfection. Mais pour l’heure, ça ne comptait pas. Il fallait les motiver un peu, pour qu’ils ne se… tirent pas d’ici au plus vite. Louise et Warren fermaient la marche, se parlant à voix basse d’un air morne. Akiko marchait en premier, suivi de Théodora et de Jimmy. Souriant de plus belle, l’homme offrit galamment son bras à Théodora, qui, surprise, hésita avant de le prendre. Il fit semblant de ne pas la voir jeter un coup d’œil stupéfait aux autres, ni d’apercevoir Warren faire semblant de vomir dans son dos pour amuser les autres.

    -Warren, le sermonna-t-il, si je ne m’abuse, vous êtes aux côtés d’une charmante jeune fille. La politesse voudrait que vous lui proposiez votre bras, vous aussi. Enfin, si vous ne souffrez plus de votre blessure, évidemment.

    Warren s’empourpra soudainement, de rage principalement, et obéit. Akiko et Jimmy se regardèrent et, alors qu’Akiko prit dignement le bras que Jimmy lui proposait d’un air extrêmement sérieux, Warren leva les yeux au ciel en passant devant eux, et ils se lâchèrent bien vite en esquissant des sourires amusés et moqueurs. Et, tous ensembles, ils s’engouffrèrent dans l’ascenseur pour rejoindre la voiture qui les emmènerait sur place.


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