• Chapitre 18 : Vous me semblez perdu

     Les trois garçons étaient partis les premiers, avant que les invités n’arrivent. Bizarrement, Monsieur A avait tenu à les accompagner jusqu’à la réception, et était assis à l’avant de la voiture, à la place du mort. Il ne parlait pas, le chauffeur non plus, et à présent, les deux filles restaient aussi muettes, attendant qu’il leur donne l’autorisation de sortir. De toute façon, l’arrière de la voiture était fermé de l’intérieur. Pendant le trajet, il avait donné une couverture à Louise et à Théodora : elles devaient se faire passer pour les filles respectives de deux co-directeurs multimilliardaires nées en France mais obligées de venir ce soir représenter leurs pères qui ne pouvaient être présent ce soir. Si on leur posait des questions, elles devaient jouer aux désintéressées. Rien n’aurait paru plus suspect que deux jeunes filles d’une vingtaine d’année qui s’intéressaient au travail de papa. Jusque-là, c’était assez simple. Louise avait tout de même demandé pourquoi les garçons devaient être serveurs. Monsieur A lui avait répondu en souriant que c’était un poste qui leur conviendrait très bien. Pour crédibiliser le tout, l’homme avait complètement transformé Akiko. Il l’avait forcé à se faire couper les cheveux et à opter pour une couleur plus naturelle : ses cheveux bruns foncés lui descendaient à présent un peu plus haut que la nuque. Il avait par ailleurs abandonné son maquillage, mais gardait toujours sa boucle d’oreille, discrètement cachée sous une mèche. Il semblait un peu plus garçon, ainsi, un peu plus réel. Et dans son veston noir passé par-dessus sa chemise blanche, il ne ressemblait plus tellement à l’Akiko d’avant. Il paraissait plus sage, plus avisé.

    Quand le chauffeur de Monsieur A vint leur ouvrir la porte, Louise et Théodora descendirent dignement de la voiture sans remercier l’homme qui leur tenait la porte. Depuis le temps qu’elles œuvraient pour l’homme, elles avaient compris à leurs dépens qu’il n’y avait pas de place pour la gratitude et la gentillesse. Le meilleur moyen d’obtenir une once de crédibilité était de savoir se montrer glacial tout en conservant un visage aimable. Finalement, elles apprenaient les tristes vérités de la vie d’une façon qui les laissaient de marbre, puisqu’elles n’éprouvaient aucune sympathie envers leur employeur. Sans accorder un seul regard ni à la voiture ni à ses occupants, elles s’avancèrent parmi les autres invités qui pénétraient dans l’imposante demeure en présentant leur carton d’invitation, et présentèrent le leur à leur tour en passant devant les domestiques. On les laissa entrer comme les autres, sans se demander pourquoi de si jeunes femmes étaient conviées à une réception qui regroupait les plus importants. Ce devait être courant, ici.

    Les filles repérèrent immédiatement leurs trois amis qui sillonnaient les groupes d’invités, un plateau posé en équilibre sur leur main droite, mais ne s’attardèrent pas sur eux. En revanche, elles eurent plus de mal à trouver Chaddock, jusqu’à ce qu’Akiko leur fasse un discret signe et pointe le jeune homme. C’était un garçon assez chétif, qui devait sûrement avoir des origines noires, et qui n’était visiblement pas à son aise avec les gens. Il jetait des coups d’œil agacés à ses interlocuteurs, et regardait souvent sa montre. Il avait tout de l’enfant gâté, jusqu’à l’œillade désagréable de celui qui n’obtiendra pas ce qu’il voulait. Dès qu’elle le vit, Louise le détesta. Comment un pareil homme pouvait avoir de la valeur aux yeux de Monsieur A ? Quoi que, finalement, ils devaient se ressembler. Peut-être que ce jeune homme faisait penser à Monsieur A le garçon qu’il fut autrefois, toutefois si un être à son image pouvait exister. Oui, ce devait être un genre de Monsieur A, avec quelques années en moins.

    Warren regardait autour de lui. Il avait aperçu les filles, et leur souffla un baiser rieur. Tout en jouant son rôle, il observait les invités. Chaddock avait l’air en sécurité relative, à moins que quelqu’un ne lui fasse tomber le lustre dessus, mais le jeune homme savait bien que les agresseurs pourraient se tapir n’importe où. Akiko pouvait bien dire qu’il n’y avait que très peu de chances pour que quelque chose de grave arrive, il ne pouvait s’empêcher de penser que, si on les avait fait venir ici, c’était bien pour quelque chose. Jamais Monsieur A n’aurait accepté de perdre son temps juste pour se préparer à l’éventualité d’une agression. Non, ce devait être quelque chose de plus sérieux. Du moins, il le croyait. Du coin de l’œil, il scrutait un groupe qui discutait, quand un mouvement attira son attention. Une plume descendait lentement, comme tombée du plafond. Warren haussa les sourcils. Il n’y avait pas de plumes au plafond. Enfin, pas à sa connaissance. En levant les yeux, il découvrit une femme qui devait avoir quarante ans. Elle était accoudée à la rampe d’escalier, et tenait négligemment à la main un immense chapeau surmonté de plumes noires. Elle était encadrée par deux hommes qui semblaient avoir son âge, tous deux vêtus de noir, alors qu’elle-même portait une robe bleue nuit au décolleté profond. Warren se demandait pourquoi on l’avait invitée. Si elle aussi représentait quelqu’un, ou sil elle avait une quelconque importance dans le monde des affaires, et qui étaient les hommes à ses côtés. Il croisa le regard d’un d’entre eux, qui le dévisagea longuement. Puis l’homme se pencha vers la femme pour lui dire quelque chose, et elle leva aussitôt la tête vers Warren. Ses yeux bleus trop clairs pour être naturels le transpercèrent, et ses lèvres minces s’étirèrent en un sourire reptilien. Visiblement, il avait l’air de bien l’amuser. Warren haussa les épaules puis se retourna pour servir les invités.

    Jimmy fendait la foule, offrant aux gens des sourires charmeurs ainsi que des petits fours. Peine perdue, il n’arrivait pas à se départir de son entrain, même si la situation n’avait rien de très drôle, même s’il savait parfaitement qu’il passait pour un demeuré aux yeux des autres. Mais il était ainsi, et il n’était pas prêt de changer pour quatre inconnus. Enfin, ce n’était pas totalement vrai. Ceux qui devaient le prendre pour un vrai crétin, c’était Louise et Warren. Ah, ces deux-là… Ils avaient l’air de bien s’entendre, à leur manière. Il leur arrivait de s’isoler ensemble, juste pour parler, et cela irritait Jimmy au plus haut point. Ils parlaient toujours entre eux comme si personne ne pouvait les comprendre. C’était agaçant, d’être mis à l’écart. Mais dans tout le flot de pensées intarissable de Jimmy, une manquait à l’appel. Et lui et Théodora ? Evidemment, il ne pensait pas un instant qu’ils faisaient exactement la même chose. Au fond de lui, il éprouvait un peu plus que de l’amitié pour cette fille, et ne savait pas que ce n’était pas réciproque. Il ne savait pas non plus, ou plutôt ne se rendait pas compte que le vrai mis à l’écart était Akiko. Cinq, c’était un chiffre impair, et quand on était un chiffre impair dans un groupe, quelqu’un se trouvait toujours isolé. Akiko, lui, ne se plaignait jamais. Il se taisait juste, et souriait. D’ailleurs, son oreillette grésilla, et la voix du gothique résonna à ses oreilles.

    -Vous voyez, les trois, sur l’escalier ? Ce sont eux dont il faut se méfier.

    Tout le groupe se tourna vers les indiqués, qui avaient les yeux braqués sur Ophan Chaddock. Ils discutaient à voix basse, toujours sans le quitter des yeux, quand la femme se retourna et descendit les marches d’une démarche souple, alors que les deux hommes continuaient de discuter, comme s’ils se moquaient bien de leur collègue. Si c’était un stratagème, alors il était très bien ourdi : la femme avait l’air d’aller chercher une compagnie plus plaisante que celle de ses compagnons.

    Le groupe était séparé, chacun bavardant avec les invités ou déambulant nonchalamment. Personne ne prêtait attention aux trois hommes ; en tout cas, pas plus d’attention que les autres serveurs. Les filles, quant à elles, ne rencontraient aucune difficulté à engager la conversation avec bon nombre des invités. Tout se passait à merveille : Chaddock était à sa place, parmi les autres, et aucun danger ne semblait planer autour de lui. Finalement, ils enchaînaient les missions et les réussissaient, pour le plus grand bonheur – bonheur très bien caché, soit dit en passant – de leur employeur. Peut-être allaient-ils pouvoir prendre des nouvelles de leurs familles, qui sait.

    Soudain, Chaddock se tourna brusquement. La femme que Warren avait aperçue venait de lui taper sur l’épaule et semblait lui dire quelque chose de très important, car l’homme sortit précipitamment. Warren posa immédiatement le plateau qu’il tenait et se rua à la suive des deux personnages, bientôt imité par tout le groupe tout entier. Ça n’était pas bon du tout. Pourquoi Chaddock suivait-il les gens dont il devait se méfier ? Ils se retrouvèrent tous dehors, et regardèrent autour d’eux, cherchant du regard ceux qu’ils devaient poursuivre.

    -Là ! indiqua Louise en pointant un endroit du jardin.

    Ils se ruèrent à la suite des deux. Quand ils descendirent au second jardin, le spectacle qui s’étalait devant eux leur coupa le souffle. Un des hommes qui discutaient tout à l’heure sur l’escalier tenait en respect Chaddock de son arme, et l’autre homme pointait aussi le canon de son arme sur la tempe de la femme qui bavardait tout à l’heure avec eux.

    -Avancez, et on leur aère la tête, menacèrent-ils.

    Les deux hommes reculèrent lentement, très lentement, et c’est quand l’un d’entre eux interpella un autre homme, bien plus jeune, que le groupe se rendit compte de sa présence. Il tenait lui aussi une arme, à deux mains, les bras tendus devant lui, les visait et tremblait de tous ses membres. Manifestement, il était terrifié à l’idée d’affronter les cinq adversaires qui se dressaient devant lui. Les hommes et leurs otages disparurent et, quelques instants plus tard, le bruit d’une voiture qui démarrait emplit l’air.

    -Jetez vos armes, ordonna le jeune homme. Et levez les mains bien haut.

    Jimmy, Louise et Akiko avaient sorti leurs armes, mais le jeune homme visait Warren. Akiko posa immédiatement son arme au sol, et Jimmy l’imita aussitôt.

    -J’ai dit : jetez vos armes, répéta le garçon, sans quitter Warren de son viseur. Tout de suite.

    Louise semblait hésitante. D’un côté, si elle n’obéissait pas, le garçon pourrait bien vite s’impatienter. Et si elle posait son arme à l’instar des autres, ils seraient désarmés devant l’ennemi. Elle jeta un coup d’œil en coin aux autres. Théodora l’incitait du regard à obéir, ainsi qu’Akiko. Warren ne quittait pas du regard le canon de l’arme pointé sur sa tête.

    -Louise, dit doucement Théodora. Pose ton arme, s’il te plaît.

    -Dépêchez-vous, intima l’homme qui tremblait un peu plus à chaque seconde passée.

    La jeune femme hésita encore quelques secondes. N’y tenant plus, Jimmy se retourna brusquement vers Louise.

    -LOUISE ! cria-t-il. Pose ça immédiatement !

    Le jeune homme qui tenait Warren en joue sursauta, et son regard obliqua vers Jimmy, qui avait avancé vers Louise et avançait encore. Les deux détonations se chevauchèrent, et les deux hommes basculèrent simultanément en arrière.

    Louise se croyait dans une sorte d’horrible rêve. Le temps semblait avoir ralenti, et ses yeux n’arrivaient pas à assimiler ce qu’ils voyaient. Jimmy était allongé sur le sol, une expression de surprise sur le visage. Ses yeux étaient restés ouverts, et regardaient le ciel sans le voir. Du sang s’écoulait de derrière sa tête, et une tâche rouge obscurcissait sa chemise au niveau du plexus. Akiko s’agenouilla et lui déboutonna sa chemise en vitesse. La balle était entrée au niveau du cœur, un peu plus sur la droite. Il posa deux doigts sur la nuque du jeune homme pour prendre son pouls, et quand il releva la tête vers ses compagnons, sa mine voulait tout dire. Théodora le repoussa brusquement et s’approcha de Jimmy. Akiko la tira silencieusement en arrière. Ce n’était pas la peine de s’éterniser sur les lieux. Il avait dû se blesser sur les pavés, peut-être même se rompre le cou.

    -On s’en va, dit Warren au bout d’un moment.

    -Non.

    -On doit s’en aller, répéta-t-il plus doucement. On a une mission à poursuivre. Il… Il connaissait les risques.

    -Non, puisqu’il n’avait pas le choix.

    -On a tous le choix, Théodora.

    -On y va. Chaddock, leur rappela Warren.

    La jeune fille ferma les yeux de Jimmy, mais c’était inutile. Même ainsi, personne n’aurait pu le prendre pour un dormeur. Pas avec tout ce sang. Ils ne prirent pas la peine d’aller voir l’autre garçon, celui que Louise avait abattu après qu’il ait tué leur ami. Même pas pour voir s’il était bien mort. De toute façon, ils s’en moquaient.

    Louise marchait derrière ses coéquipiers, et à chaque pas, le sang semblait quitter peu à peu son visage, comme pour Jimmy. De tout le groupe, c’était elle qui se sentait le plus mal. Sa tête à présent tournait trop pour qu’elle puisse avoir conscience du crissement des pneus sur l’asphalte, ni même de où ses pas la menaient. Elle se contentait juste de suivre les autres, l’arme toujours en main. Elle avait envie de la jeter loin d’elle, très loin, mais ses muscles refusaient de lui obéir. Elle pouvait juste avancer.

     

     

    Quand ils arrivèrent devant l’hôtel, les larmes avaient déjà coulé sur le visage d’Akiko. Quant à Théodora, elle n’avait pas retenu ses sanglots et sa figure était trempée par ses yeux qui ne tarissaient pas. En revanche, Warren avait serré les dents pour ne pas pleurer, même si l’envie était terriblement tentante. Peut-être que quand il allait vraiment réaliser… Louise était, pour sa part, vraiment livide. Elle n’avait rien dit de tout le trajet. Ils montèrent silencieusement dans l’ascenseur pour se rendre au bureau de Monsieur A. Seuls les reniflements de Théodora et d’Akiko troublaient le silence pesant. Personne ne voulait parler de ce qu’il s’était passé, ni du fait que Louise venait de tuer un homme, ni du fait que Jimmy était mort. La cage d’ascenseur s’arrêta avec un bruit de cloche, et ils sortirent tous. Warren ne prit même pas la peine de frapper et ouvrit la porte du bureau de Monsieur A avec violence. Ce dernier était plongé dans la lecture de documents et sursauta avant de lever les yeux vers eux.

    -Chaddock est en sécurité, lâcha Warren.

    Le groupe, après avoir convaincu Théodora qu’ils ne pouvaient plus rien faire pour Jimmy et qu’ils devaient continuer à protéger Ophan, avaient réquisitionné la voiture que Monsieur A avait mise à leur disposition et avait grillé bon nombres de feux rouges pour rattraper la voiture des kidnappeurs. Finalement, ils les avaient coincés et avaient « endormi » les deux hommes, pour ensuite libérer Chaddock et la dame, qui s’était révélée être une alliée du jeune homme et qui s’était glissée dans la conversation des deux hommes pour en apprendre plus. Akiko avait ensuite appelé un taxi pour les ramener chez eux.

    -Bien, commenta Monsieur A en retournant à ses papiers.

    Un reniflement de la part de Théodora lui fit lever la tête, et il remarqua leurs mines abattues. Les vêtements d’Akiko et de Théodora poissés de sang. Les larmes qui avaient fini par couler sur le visage de tous. Et l’absence de l’un d’entre eux.

    -Où est Jimmy ? demanda-t-il en se levant brusquement.

    Personne ne lui répondit.

    -Où est Jimmy ? répéta-t-il en les contournant pour sortir de son bureau. Qu’est-ce que vous en avez fait ?

    -Il est mort, lâcha Louise d’une voix rauque.

    -Comment … ? demanda Monsieur A d’une voix blanche.

    -On lui a tiré dessus, répondit encore une fois la jeune femme. Il s’est ouvert le crâne en tombant sur la pierre. Nous n’avons rien pu faire.

    Elle serra les poings.

    -C’est ma faute, avoua-t-elle.

    -Non, la contredit Akiko. C’est la faute de celui qui a tiré. Si tu l’avais écouté, on serait peut-être tous morts.

    -Je suis… Je… balbutia l’homme.

    Monsieur A hocha la tête plusieurs fois de suite puis sortit de son bureau. Ils ne s’étonnèrent même pas de l’attitude de leur employeur. Tristement, les quatre survivants regagnèrent leur étage. Chacun s’enferma dans sa chambre. Et dire qu’ils commençaient à se faire à cette vie…


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