• Chapitre 19 : Souviens-toi

    Tout avait empiré. Les disputes entre Monsieur A et ses employés se faisaient plus fréquentes. Ils réussissaient tout ce qu’ils entreprenaient, mais le cœur n’y était plus. Ils ne riaient plus comme avant. Ils se comportaient comme des inconnus, résignés et endoloris. Ils avaient essayé de discuter, mais c’était peine perdue : chacun lançait des piques aux autres, et toute tentative pour détendre l’atmosphère était vaine. Ils s’aimaient bien, mais ne se supportaient plus. Warren et Louise passaient la majeure partie de leur « temps libre » ensembles, ce que les deux autres n’ignoraient pas. Quant à Akiko et Théodora, ils restaient seuls de leur côté. Akiko organisait toujours des réunions, mais les autres n’en avaient cure. Ils venaient, s’asseyaient, et attendaient que ça se passe. Le meilleur ami d’Akiko était son crayon, et celui de Théodora son casque. Ils ne s’adressaient presque plus la parole par simple envie. Bonjour, merci, bonne nuit, ça s’arrêtait là.

    Il n’y avait pas eu d’enterrement pour Jimmy. Le corps n’était plus là. En revanche, Monsieur A avait prononcé un discours, et personne n’avait laissé échapper la moindre larme. Ils apprenaient progressivement à ne plus penser comme des humains, mais à se comporter comme des machines. Des machines auxquelles on aurait enlevé quelques boulons pour les jeter à la mer. Des machines qui se seraient vaguement souvenues de leur passé d’humain. Louise se sentait comme cet homme, dans Terminator, le robot qui était convaincu qu’il était un humain alors qu’il était utilisé et manipulé jusqu’au bout. Elle était comme lui. Une machine avec un cœur qui bat. Un cœur désespéré qui bat fort, qui bat pour deux, pour trois, pour cinq. Jimmy, elle ne l’avait pas tellement apprécié. Il incarnait pour elle le stéréotype du gamin qui avait grandi parmi ses super-héros au point de croire à ces inepties. Le bien, le mal, ça n’existait pas. Il y avait des niveaux différents, mais jamais quelque chose était totalement bien, et inversement. Et eux, où se situaient-ils ? Plus près du mal ou du bien ? Elle passa une main dans ses cheveux courts et soupira. Sa vie était loin, loin derrière elle. A quatre mois d’avion. Quatre mois et deux jours, précisément. Tout avait disparu, sa mère, ses frères, son père, sa ville, son pays, son école, ses études, et son classeur bleu posé sur l’étagère à droite de son bureau. Et elle ? Avait-elle disparu ? Sûrement, oui. Ça valait mieux pour tout le monde…

    Akiko avait, une fois de plus, organisé une réunion. Il savait parfaitement que les autres y venaient par respect, et peut-être parce qu’ils en avaient assez de somnoler dans leur chambre. Mais il continuait. Finalement, ils avaient tous besoin de ce contact humain, voilà, c’était ça, Akiko se le certifiait. Même si Théodora ne prenait pas la peine d’enlever ses écouteurs et que Louise dessinait sur ses genoux, à moitié cachée par la table. Il les regardait tous, et respira longuement.

    -Peut-être que demain,  il n’y aura pas de réunion. En fait, peut-être qu’il n’y aura plus jamais de réunion. C’est vous qui décidez.

    Tous levèrent la tête, intéressés.

    -On ne peut pas passer le reste de notre vie à errer dans un hôtel perdu en Amérique. On doit décider quelque chose. Vous continuez ? Ou bien on se pointe gentiment dans le bureau de Monsieur A en priant pour qu’il nous laisse partir ? Parce qu’on peut toujours essayer, mais sans vouloir vous décourager, il y a des chances pour qu’il nous envoie nous faire voir. Enfin, c’est mon avis. Vous êtes libres d’agir à votre guise.

    Ou plutôt vous ne l’êtes pas, se dit-il. Mais il ne voyait pas l’utilité de faire part de ce… point de vue aux autres.

    -Je ne crois pas que Monsieur A nous laisserait partir comme ça, fit remarquer Warren.

    -Bien pensé, releva Akiko avec ironie.

    Personne ne releva.

    -Je veux dire, il pourra insister, mais il devra bien se rendre à l’évidence… On ne sert plus à rien… Nous sommes tous devenus atones, depuis que Jimmy est mort.

    Chacun avait pris conscience que ç’aurait pu être lui, sur les pavés. Que rien ne les protégeait, mis à part les autres, et que leur vie pouvait vite se terminer, ici. Ils y avaient tous repensé avec attention, ces derniers jours, et une peur leur avait glissé dessus, le genre de peur sournoise qui glaçait les entrailles et étourdissait les esprits. Et, sans qu’ils ne s’en doutent, elle s’était établie, ancrée au plus profond d’eux, et les surprendrait dès que l’occasion se présenterait. Oui, ils avaient peur de mourir.

    -Peut-être, répliqua-t-il, parce que vous avez voulu devenir atones. C’est la volonté qui vous manque, et sans sa volonté, un homme est foutu.

    Louise haussa les épaules.

    -J’ai suffisamment de volonté pour respirer, ne m’en demande pas trop.

    -Au contraire !

    Akiko s’était levé, et ses poings serrés avaient martelé la table.

    -Respire autant que tu voudras, c’est pas ça qu’on appelle vivre ! Allez-y, retournez dans vos chambres, asseyez-vous par terre et respirez jusqu’à ce que mort s’en suive, puisque c’est tout ce que vous pouvez encore faire ! Moi, j’ai l’intention de tout faire pour rentrer chez moi. Tout plutôt que rester avec trois fantômes.
    -Tu voudrais qu’on se barre comme ça ? Tu penses qu’il ne dira rien, qu’il ne s’en apercevra pas ? Il faut le tuer, et avec lui toute son organisation, si on veut avoir une chance de sortir d’ici.

    Théodora s’était levée à son tour, et faisait face à Akiko, leurs visages séparés par quelques centimètres seulement.

    -Si c’est la seule solution, alors on va le tuer, répondit Akiko.

    -C’est sûr. On débarque dans son bureau et on lui loge une balle entre les omoplates. En somme, rien de plus facile, pas vrai ?

    Ils se toisaient, se mesuraient du regard, et semblaient prêts à s’étriper.

    -Bien vu, Théodora. T’es partante pour tenter le coup la première ?

    -Si ça peut m’éviter de vous croiser trop souvent…

    La jeune fille haussa les épaules et évita les regards ahuris de ses compagnons. Elle en avait assez d’eux, assez de cette ville, de cette vie, de tout. Au fil du temps, elle avait développé pour tout ce qui l’entourait un mépris amer et une haine rageuse. Y compris ses collègues. Elle faisait tout pour les éviter, et ne parlait avec eux que quand c’était vraiment nécessaire. Alors oui, elle avait aujourd’hui craqué et décidé de tout leur balancer à la figure. Sans leur accorder un dernier regard, elle contourna la table avec raideur et sortit sans prendre la peine de fermer la porte.

    Une fois dans le couloir, elle se prit le visage dans une main et appuya sa paume fermement contre ses paupières, dans l’espoir d’endiguer le flot de larmes qui menaçait de couler. Elle tourna la poignée de sa porte de chambre, entra et se laissa glisser contre le mur. Elle sortit de sa ceinture le Beretta qui avait remplacé son MP 45, le fit tourner entre ses doigts. Le métal froid lui était devenu familier, et la pression de ses phalanges avait refaçonné peu à peu la crosse de l’arme. Avec ça, elle avait tué trois personnes. Bien qu’étant de la légitime défense, ces meurtres de sang-froid l’empêchaient de dormir. Chaque soir, en fermant les yeux, elle voyait le corps de la dernière victime heurter la rampe d’escalier, entendait les os du bras craquer. L’odeur de poudre qui flottait dans l’air. Presque immédiatement, elle revit le cadavre de Jimmy étendu sur les pavés et fut prise d’un haut-le-cœur. Quand sa nausée fut passée, elle repensa aux paroles dures qu’elle avait lancées aux autres, et les larmes coulèrent silencieusement sur ses joues, avec abondance.

    Une vingtaine de minutes plus tard, alors que la jeune fille pleurait toujours sans un bruit, Louise entra dans sa chambre. Sans un mot, elle s’assit à côté d’elle et passa un bras autour de ses épaules. Théodora laissa sa tête retomber sur l’épaule de son amie. Elles restèrent ainsi jusqu’à ce que les sanglots de la jeune fille aient cessé. Là, elles se redressèrent un peu, et Louise baissa les yeux sur l’arme que Théodora tenait. Elle la lui retira et la posa plus loin, lui lançant un regard lourd de reproches. La jeune fille détourna son regard.

    -Essaie de comprendre… Je ne supporte plus cette vie. Je…

    Elle s’interrompit, la gorge nouée. Louise hocha la tête.

    -Je sais. Moi aussi, je n’en peux plus. Ma famille me manque. Je me suis disputée avec ma mère,  juste avant d’être enlevée. Et maintenant, ils pensent que je me suis noyée…

    -Tu vas les revoir. Tu leur montreras que tu es toujours en vie.

    Louise secoua la tête.

    -Sois réaliste. On n’a aucun moyen de rentrer. On est coincés ici.

    Théodora prit sa tête dans ses mains avec douceur, pour l’obliger à la regarder, et dit avec le plus de douceur possible :

    -Je te promets que tu vas rentrer. On trouvera un moyen. D’accord ?

    Louise haussa les épaules. Elle aurait bien aimé la croire. Après tout, un peu d’espoir ne faisait de mal à personne.


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