• Chapitre 2 : Louise

     La jeune fille dessinait dans sa chambre. Son crayon semblait animé d’une vie propre, volant sur la feuille, traçant de fins traits, assombrissant la chaussée, éclaircissant la carrosserie de la voiture survolant la barrière de sécurité, immortalisant l’air horrifié du conducteur, ses mains crispées sur le volant, son rictus apeuré et les gouttes d’eau mouillant l’asphalte. Une grosse goutte d’eau vint s’ajouter à ses sœurs de charbon, diluant la poudre accrochée au papier. La main de la jeune fille essuya rageusement cette traîtresse qui venait de laisser apparaître sa profonde tristesse. Reniflant, elle essaya d’éponger l’eau qui gondolait déjà la feuille, et rangea son chef-d’œuvre dans un classeur de son bureau. Puis, se levant à regret, elle alla à la salle de bain et enfila son pyjama, après avoir pris une douche brûlante. Sa robe de chambre était bariolée de couleurs vives, alors que son ensemble haut-pantalon était d’un rose dragée simple.

    En vérité, cette fille était un feu d’artifices à elle toute seule. Ses mèches folâtraient un peu partout, encadrant son visage pâle. Depuis combien de temps n’était-elle pas sortie ? A son teint, deux jours. A son humeur, deux semaines. A l’état de sa chambre, deux mois. Chaque chose était à sa place. La pièce sentait bon la menthe fraîche, et aucun vêtement ne traînait par terre. Le lit était fait, mais quelque chose clochait. Une fine couche de poussière recouvrait les livres soigneusement classés dans la bibliothèque blanche, et aucun d’entre eux ne manquait. La jeune fille avait arrêté de lire, ne passant plus son temps qu’à dessiner, dessiner, et encore dessiner. Puisqu’elle ne pouvait pas exercer l’une de ses passions, elle avait décidé de ne plus rien faire à part dessiner, boire, respirer et se nourrir. Parfois, elle allumait l’ordinateur qui trônait sur son bureau pour consulter ses messages, mais depuis longtemps, il était resté éteint. A quoi bon l’allumer, puisqu’elle avait été obligée de briser les liens qui l’attachaient avec ses anciens amis ? Au lieu de se morfondre sur les fantômes du passé, mieux valait réapprendre à vivre le présent.

      Elle passait donc ses journées à dessiner, négligeant ses petits boulots, refusant d’ouvrir ses volets, de voir ses frères et de rentrer chez son père. Il serait du même avis que sa mère, lui, et voudrait l’envoyer apprendre dans un pays étranger, pour ‘’parfaire sa maîtrise de la langue et lui ajouter un bagage qui, dans son CV, lui permettrait d’obtenir plus facilement un poste de procureur’’. Depuis qu’ils s’étaient tous deux mis en tête d’avoir une fille procureur, sa vie était devenue un enfer. Avant, sa mère la laissait étudier dans le laboratoire de leur agglomération avec ses camarades, mais depuis deux mois, tout ce qui touchait à la chimie était éloigné de Louise, voir interdit. Plus de livres expliquant les propriétés inoxydables de l’or, plus de boîtes permettant d’obtenir du gaz par dissolution de la craie dans l’acide, rien que des livres de loi, de loi et encore de loi ! Le droit, qu’est-ce qu’elle en avait à faire ? Elle s’en moquait bien, elle, du droit, des années d’emprisonnement que l’on pouvait prendre pour détérioration du bien d’autrui ! Elle, ce qu’elle voulait, c’était travailler dans un laboratoire du FBI, ou pour les forces de l’ordre. Chercher par quoi avait été intoxiquée la victime, comparer la composition de deux balles et prouver laquelle avait été tirée, quand, où et par quel pistolet ! Identifier des empreintes digitales, savoir qui était assassin juste en analysant une goutte de sang tombée à terre, et non pas faire du droit. D’humeur exécrable, Louise jeta à travers sa chambre un oreiller. Le coussin s’écrasa contre le mur et retomba au sol avec un bruit mat, déformé.

     

     Portant à sa bouche une cuillère de potage, la jeune fille observait sa mère à la dérobée. Elle arborait un air souriant, presque joyeux, mordant avec appétit dans un petit pain blanc. Elle n’avait fait aucune remarque sur la tenue recourbée de sa fille, presque couchée sur son assiette, ni sur son tee-shirt froissé qu’elle portait maintenant depuis six jours. Elle ne l’avait pas réprimandée quand elle avait presque vidée la salière dans son potage, ni quand elle avait coupé son morceau de pain en faisant des miettes par terre. Cette soudaine libéralité était suspecte, mais Louise n’était pas disposée à engager la conversation en lui posant des questions. Sa mère en prit conscience, car en allant chercher le dessert, elle annonça joyeusement à sa fille :

    -Je crois que nous t’avons trouvé une jolie école, chérie.

     Louise se renfrogna un peu plus, serrant les épaules et rentrant la tête, se recourbant autant que c’était possible. Sa mère revint avec le plateau de fromages, un sourire radieux aux lèvres. Elle le posa sur la table, et s’assit en face de sa fille. Puis, laissant un silence s’installer, elle se découpa un morceau d gruyère.

     -Tu en veux, Louloute ?

     Louise posa bruyamment sa cuillère sur la table, et plaqua ses mains contre la nappe. Ses sourcils se froncèrent, et elle s’empourpra rapidement. La plaisanterie avait assez duré. Que sa mère parle au lieu de la faire ainsi languir !

     -J’en ai marre de tes élucubrations ! Fiche la paix au fromage et dis-moi ce que c’est encore que cette foutue école ! hurla-t-elle.

     La femme eut un mouvement de recul devant la fureur de sa fille, puis se reprit et soupira. Aborder ce sujet était délicat, surtout depuis qu’elle restait cloîtrée dans sa chambre. Mais il fallait bien lui en parler avant de la mettre devant le fait accompli, et puis, une bonne discussion lui permettrait de prendre conscience de sa chance, d’accepter plus facilement. Cette école était vraiment une aubaine, parfaite pour former correctement sa fille, et lui assurer un emploi rapide.

    -Chérie, commença sa mère, ton père et moi nous sommes mis d’accord pour t’envoyer en septembre prochain dans un établissement scolaire de haut niveau, où tu y étudieras le droit. Ça te garantira un bel avenir ! Tu n’imagines pas le nombre de jeunes filles qui rêveraient d’être à ta place !

    Louise serrait les poings, et ses jointures étaient maintenant livides, en parfait accord avec son visage blafard. Mais sous son apparence furieuse, elle était infiniment triste, déchirée de l’intérieur, par l’incompréhension d’une mère utopique et d’un père absent. Elle baissa la tête.

    -Je ne veux pas aller dans cette école ! Je ne veux pas devenir procureur ! Je ne veux pas faire du droit !

    Sa mère se leva, son air joyeux ayant changé pour une figure glaciale et sans appel. Sa main était crispée sur son dossier de chaise, et ses yeux froids lançaient des éclairs. Avoir été contredite la contrariait au plus haut point, et elle savait mieux que quiconque ce qui était bien pour sa fille et ce qui ne l’était pas. Et même si elle devait la punir, lui interdire de sortir de sa chambre pendant des mois, la traîner de force à l’école, elle irait.

    -Je crois que tu n’as pas bien compris, commença-t-elle. La rentrée est dans sept mois, et tu vas…

    -Je ferais ce qui me plaira ! la coupa-t-elle. Marre d’être confinée ici ! Je vous ai déjà dit que jamais, jamais, tu comprends ? Jamais je n’irai dans vos écoles de droit !

    Elle quitta la table, laissa sa mère encore écarlate immobile dans la salle à manger. Montant les marches quatre à quatre, elle luttait contre les larmes brûlantes qui se pressaient au bord de ses yeux. Elle ouvrit d’un coup de pied la porte de sa chambre, attrapa une valise dans son armoire et y fourra pêle-mêle ses vêtements. Elle prit ses cahiers, ses livres, son classeur remplit de dessins et entassa tout dans sa valise. Puis, après l’avoir fermée, elle enfila son blouson bleu et mit ses chaussures grises plates.

     

    -Où vas-tu ?!

    La mère avait les poings sur les hanches, l’air menaçant. Ses yeux étaient rouges, sa face livide. Pourquoi sa fille était-elle habillée pour partir en voyage, son permis de conduire à la main ? Sans voiture, elle ne pouvait pas aller bien loin, mais la plaisanterie avait assez duré.

    -Où ? Là où tu ne seras pas, là où on me demandera mon avis au lieu de décider à ma place !

    Louise prit ses clefs et, sans laisser à sa mère le temps de réagir, sortit de la maison. Là, elle courut à en perdre haleine, déambulant dans le dédale des rues, baissant la tête, refusant de croire que les gouttes d’eau gonflant les flaques au sol provenaient de ses yeux. La jeune fille était à la fois soulagée et horrifiée par ce qu’elle venait de faire. Comment avait-elle eu le courage et l’audace de tenir tête sa mère ? Et comment avait-elle eu la cruauté de la quitter, elle qui avait été quitté par son père et son mari ? L’envie de se griffer les joues jusqu’au sang la prit, ainsi que celle de se jeter sous un train, ou dans un fleuve, pour que toute sa méchanceté soit emportée par le courant, et que son âme soit lavée de toute impureté. Triste et furieuse en même temps, elle se surprit à prendre le chemin de la maison de son frère le plus jeune, de trois ans son aîné. Lui la comprendrait, le musicien de la famille, et savait ce que c’était d’être rejeté pour sa vocation. Mais comment pouvait-elle résister à cet appel, elle qui avait toujours suivi la route du vent, elle qui marchait toujours dans le sentier de ses rêves ? Fallait-il qu’elle obéisse sagement, qu’elle marche dans les pas de tant d’autres jeunes adultes, et qu’elle oublie tout ce qui jusque-là la faisait vibrer de passion, pour satisfaire le bon-vouloir de ses parents ? Son cœur se serra quand elle pensa au dessin posé sur son bureau, inachevé. Elle y avait mis son cœur, son âme, sa passion, ses peines et ses joies. Sa mère le jetterait-elle ? Pour lui infliger une énième punition ? Ou le garderait-elle avec les photos de son père, dans la boîte cachée au salon ? Ressentait-elle en ce moment ne serai-ce qu’un dixième de l’obscure tristesse qui habitait en cet instant Louise ? Avait-elle eu l’impression de donner un grand coup de pied dans le déroulement de sa vie, de bousculer l’ordre des choses ? Son cœur se serra encore plus, et, avant de s’écrouler sous le poids de la culpabilité, elle appuya sur la sonnette. Dix secondes plus tard, on tira le loquet, et le visage inquiet d’un homme de vingt-six ans apparut dans l’embrasure de la porte.

    -Louise ? Mais que… Il y a un problème ? demanda-t-il en voyant l’air ravagé de sa sœur.

    La jeune fille se jeta dans les bras de son frère qui manqua de basculer sous le coup de la surprise, mais qui se ressaisit et l’emporta dans sa maison en fermant la porte.

     

    Assise devant une tasse de café fumant, la jeune fille avait encore les yeux humides, mais la présence de son frère la réconfortait quelque peu. Il lui avait fait répéter deux fois son histoire, et affichait un air compréhensif. Il était déjà passé par là, lui aussi, et prêtait impuissamment oreille aux malheurs de sa cadette. Ils ne se regardaient pas, ne parlaient pas, mais leur silence était plus efficace que la plus passionnée des discussions. Bientôt, Louise ferma doucement les yeux, piqua du nez. Son frère se leva, l’allongea sur le canapé et partit lui chercher une couverture, un sourire triste aux lèvres.

     


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