• Chapitre 20 : Akiko, seul

    Akiko s’éveilla brusquement, comme tiré d’un épouvantable cauchemar. Il éteignit le réveil qu’il gardait toujours près de la tête de lit. Même s’il voyait de plus en plus rarement les autres, il avait besoin de se lever pour quelque chose. Ne pas, ne surtout pas rester enfermé toute la journée. Ne pas vivre seulement pour les missions. Ayant renoncé à faire réagir ses camarades, il avait décidé de s’occuper l’esprit en entretenant une force physique herculéenne. Tous les matins, il descendait dans la salle d’entraînement qu’Harrison avait mis à leur disposition et travaillait pendant deux heures. A mesure des semaines, il avait grandement développé sa masse musculaire et maîtrisait chaque appareil de la salle. Il s’était aussi essayé au pugilat avec quelques employés de Monsieur A., mais n’était jamais à son aise pendant ces séances. Tous les regards convergeaient vers lui quand il mettait son adversaire à terre, et les rares fois où il perdait, sa vulnérabilité le rendait presque malade. Incapable de bouger, sous la coupe d’un homme qu’il connaissait à peine, tous ses muscles se tendaient, son corps entier était sous alarme. Tout autour de lui empestait le danger, et il lui fallait toujours garder le contrôle de la situation. C’est pourquoi il évitait de se mêler aux autres employés, qui semblaient d’ailleurs avec reçu des ordres stricts quant aux contacts qu’ils devaient avoir avec les quatre français.

    Akiko se leva et passa la main dans ses cheveux, presque plus surpris de sentir sa nuque au lieu de la masse capillaire autrefois rose. Il trouvait parfois le jeu d’Harrison d’une perversité fantastique : l’homme les avait arraché à leur famille, à leur patrie, avait durci leur caractère et influait même leur physique. Il n’était pas le seul à avoir changé drastiquement : Warren arborait une grande estafilade au milieu du dos, ainsi qu’une autre partant de la clavicule et remontant vers la base de son cou, et les cheveux de Louise avaient beaucoup poussé, révélant des nuances brunes sous la masse rousse flamboyante. Elle avait continué de les couper pendant quelques temps, mais la lassitude l’avait faite abandonner. Après tout, elle s’en moquait bien, à présent. Son identité avait été si minutieusement détruite que son apparence n’avait plus aucune importance pour elle.  

    Il enfila un pantalon ainsi qu’un tee-shirt -il se doucherait après- et ferma la porte de sa chambre à clef. Si Harrison voulait fouiller, une serrure ne l’aurait pas arrêté, mais, question d’habitude, Akiko fermait toujours les portes à clef.

    Dans la salle, une dizaine d’hommes s’entraînaient déjà. Personne ne parlait, et l’atmosphère déjà pesante était alourdie par le silence, interrompu seulement par le grincement des machines. Il se mit un peu à l’écart et commença ses étirements, réchauffant chaque muscle de son corps et faisant craquer ses articulations. Ses échauffements lui prirent une dizaine de minutes, à l’issue desquelles il traversa la pièce pour régler la première machine. Au milieu de la salle se battaient deux hommes, au corps-à-corps, entourés par un petit groupe qui les encourageaient. Il évita volontairement leur regard, ne voulant pas être mis au défi par l’un d’entre eux.

     

    Akiko s’essuyait le visage avec une serviette quand le silence retomba. Il ne le remarqua pas tout de suite, puis l’absence d’encouragements, les légères plaintes que certains laissaient parfois échapper et le bruit des machines lui manquèrent. Il releva la tête et vit que tous s’étaient arrêtés, les yeux fixés sur l’entrée.

    Une jeune fille, la seule de la pièce, se tenait devant le seuil. Elle embrassait la pièce d’un seul regard, ne s’attardant jamais plus d’une demi-seconde sur un visage. Sa posture était légèrement défensive, comme si elle s’attendait à être attaquée à tout instant. Akiko ne manifesta pas sa présence, mais garda les yeux sur elle à l’instar des autres. En ignorant royalement les œillades, Théodora traversa la salle et s’installa à l’opposé du jeune homme. Personne ne la quitta du regard, et après quelques minutes de silence pesant, on la héla :

    -Tu veux qu’on t’apprenne deux-trois prises, ma jolie ?

    La question déclencha des rires, mais Théodora ne se laissa pas décontenancer. Après avoir jeté un rapide coup d’œil à Akiko, elle redressa le menton et leur offrit sa légendaire moitié de sourire. Toujours paraître sûre de soi.

    -Pourquoi pas ?

    Elle rejoignit le groupe et vint se placer au centre du cercle qui s’était élargi. Tout le monde, à l’exception d’Akiko qui observait de loin, entourait la jeune fille et l’homme qui lui faisait face. C’était celui qui l’avait interpellée ; il devait avoir une vingtaine d’année, et sa jeunesse détonait au milieu de ses camarades, tous ayant déjà passé la trentaine. Ses yeux sombres s’illuminaient d’une lueur moqueuse, et il fléchit les genoux, prêt à attaquer.

    -Interdiction de sortir de l’aire de combat, déclara-t-il. L’assaut prend fin quand l’un des joueurs immobilise l’autre, ou si quelqu’un déclare forfait. Tous les coups sont permis, et son sourire s’élargit quand il prononça ces mots. Prête ?

    Sans attendre la réponse, il lui décrocha un coup de coude circulaire pour l’atteindre à la mâchoire. Tendue, elle bondit en arrière et l’évita de justesse et tenta de le frapper à la nuque. Il bloqua son bras et exerça dessus une pression pour la forcer à se retourner. Elle balança la tête en arrière dans l’espoir de lui casser le nez, mais ne fut récompensée que par un faible grognement. Il la souleva et la précipita au sol, et l’air quitta immédiatement ses poumons. Sans la laisser reprendre son souffle, il lui décrocha un coup de pied dans les côtes et s’assit sur elle, bloquant sa cage thoracique et ses jambes avec les siennes et lui maintenant les bras au-dessus de la tête. Puis, ses lèvres étirées en un sourire moqueur, il se pencha et murmura à son oreille :

    -Tu es morte.

    Les rires reprirent, et il se releva, la toisant du regard. Théodora se remit sur ses pieds et s’écarta prestement de lui, sur la défensive. Tout son corps était en alerte, et l’adrénaline la faisait haleter. Tout autour d’elle criait danger, elle avait mal au flanc droit et voulait quitter le centre de mire. Elle fit un pas en arrière, mais on la repoussa dans l’aire de combat. Le jeune homme lui sourit.

    -Deuxième assaut. Prête ?

    Théodora était prête. Elle se baissa instinctivement pour éviter le coup de pied crocheté, et bloqua un coup de poing. Malheureusement, il la cueillit d’un coup de coude à la mâchoire, comme lors du premier assaut, et elle sentit le sang couler dans sa bouche. Elle s’essuya la commissure des lèvres et essaya de ne pas prêter attention à la trace de sang sur sa main. Le jeune homme lui décrocha un sourire sarcastique.

    -Tu abandonnes ?

    Pour toute réponse, elle le frappa à la tempe pour l’étourdir et lui faucha les jambes en frappant au ras du sol. Sans lui laisser le temps de se redresser, elle monta sur lui, pressa un genou contre son plexus et l’autre au niveau de son entrejambe. A la vitesse de l’éclair, elle sortit son Beretta qu’elle avait gardé dans sa ceinture et le pointa sur son front en retirant la sécurité. Les rires cessèrent. Les gens s’effacèrent. Elle était seule face au jeune homme, et avait planté ses yeux dans les siens. Aucun des deux ne parlait, il ne tentait même pas de se débattre. Ils haletaient, conscients de la situation. La tension était montée d’un seul coup, si bien qu’Akiko s’était levé pour être proche de Théodora, au cas où la situation viendrait à dégénérer. Quelqu’un déplia un couteau à cran d’arrêt.

    Puis, brusquement, elle sourit à l’homme qu’elle maintenait au sol et se pencha vers lui, exactement comme il l’avait fait quelques minutes auparavant, jusqu’à ce que ses lèvres soient au niveau de son oreille.

    -Tu es mort, murmura-t-elle.

    Elle désarma ensuite son pistolet, le rangea et se redressa, très calme. Il l’observait sans bouger, toujours au sol, un demi-sourire aux lèvres. Impressionné ? Il aurait pu retourner la situation à tout moment, Théodora en était consciente. Intrigué était le mot juste. Oui, il était intrigué, intrigué par ces quatre français dont tout le monde parlait mais que personne ne voyait, si ce n’était lors de leurs déplacements, intrigué par ce qu’Harrison appelait sa futur élite, intrigué par ces adolescents  transformés en adultes froids et calculateurs. Deux filles et deux garçons, ou plutôt deux femmes et deux hommes. Il n’avait jamais eu que l’occasion d’observer Akiko à la dérobée, et avait entr’aperçu l’autre garçon, le plus froid des deux. Il imaginait les deux autres grandes, masculines, austères et dénuées de charme. Des machines à tuer, comme la plupart des rares femmes composant les équipes de Monsieur A. La figure adolescente, presque enfantine de la jeune femme le surprenait, tout comme sa silhouette d’apparence fragile et cette façon qu’elle avait de fixer d’un air glacial et provocateur les autres. Ses longs cheveux sombres ramenés en chignon donnaient à son visage un air sévère. 

    Il la suivit du regard alors qu’elle sortait du cercle, suivant Akiko.

    -Ne t’attends pas à des félicitations, lâcha-t-il après plusieurs minutes de silence.

    Elle ne prit même pas la peine de répondre, une main pressée contre sa lèvre inférieure qui s’était remise à saigner. Le jeune homme leva les yeux au ciel, puis prit sa serviette et tamponna délicatement la blessure. Elle se laissa faire. Dieu qu’elle l’agaçait ! Depuis la mort de Jimmy, son comportement devenait de plus en plus dangereux pour leur sécurité à tous. Elle n’hésitait pas à se mettre dans les pires situations, jamais inutilement bien sûr, mais ils avaient failli la laisser derrière à plusieurs reprises.

     Plusieurs fois il avait voulu la gifler, la faire réagir d’une quelconque façon, comme il avait voulu gifler les deux autres pour leur manque de réaction, leur manque de vie. Il était le seul à se batte, à garder un espoir qu’il chérissait plus que tout au monde. Il comptait progresser, devenir parfait aux yeux de Monsieur A., se rendre indispensable, sûr, et rester sur ses gardes, se tenir prêt, parfaire un plan pour tenter sa chance dès que la meilleure occasion se présenterait. Avec ou sans les autres. Idéalement, il partirait avec eux. Mais s’ils restaient plus morts que vivants, il n’insisterait pas. Il continuerait seul.

     -Apprends-moi à me battre.

      Akiko interrompit son mouvement.

    -Je t’ai déjà vu, continua-t-elle. Tu te bats comme si c’était une seconde nature. J’ai besoin d’apprendre.

    Il secoua la tête, laissa échapper un faible rire.

     -Je veux pouvoir me défendre, dit-elle, un peu plus fort cette fois-ci. Je dépends de mon arme, j’ai besoin de me fier à mes bras, mes jambes et mes mains, je veux pouvoir faire confiance à ma propre force.

    -D’accord. Ici, tous les matins, à sept heures. Mêmes règles qu’aujourd’hui.

     Elle le remercia silencieusement d’un signe de tête.

    -Théodora… sourit-il. Ne compte pas sur moi pour te ménager. Je veux bien t’enseigner ce que je connais, mais je ne te rendrai pas la tâche plus facile.

    Elle hocha la tête.

     -Ça me va. Je ferai tout pour être à la hauteur, mais je tenterai tout de même d’épargner ton joli visage, lança-t-elle avec un clin d’œil.

    Il leva les yeux au ciel, avant de faire suivre le reste de sa personne. Sa montre indiquait huit heures trente, il voulait prendre une douche avant la réunion qu’il avait prévu pour ce matin. La jeune fille l’imita.

    On cria dans la pièce, et ils se retournèrent tous deux d’un bond. L’homme qui s’était battu avec Théodora leur fit signe, puis lança une bouteille d’eau dans leur direction.

    -Ayden, à ton service.

     Akiko ne prit pas la peine de répondre, pleinement conscient que la phrase ne lui était pas destinée. Ils se séparèrent quand il rejoignit le vestiaire des hommes. Les autres se rhabillaient rapidement, sûrement pour se laver plus tard dans leur appartement (habitaient-ils tous dans le bâtiment ? Peut-être que certains vivaient en ville. Peut-être qu’ils avaient une famille. Akiko n’était sûr de rien, et il s’en moquait.). Le jeune homme préférait prendre sa douche ici, seul, loin des disputes des trois autres. L’eau chaude le calmait et détendait ses muscles. Il lui semblait que toute la tension qu’il avait amassée la veille s’écoulait par le siphon, en même temps que sa transpiration. Les vestiaires étaient déserts, les autres étaient partis depuis de nombreuses minutes. Il ferma les yeux, et le décor disparu autour de lui. Il ne sentait que la chaleur, le noir, et l’eau qui coule. Il s’isolait dans son esprit, redécouvrait une oasis, une réminiscence de sa vie d’avant, un de ces moments de calme royal qu’il affectionnait tant, avant. Avant que tout ne change. Il resta dix minutes sous le jet d’eau, immobile, tel une statue de granit, savourant le contact de l’eau chaude sur sa peau.

      Un peu plus tard, sa serviette encore humide sur l’épaule, il monta les escaliers d’un pas décidé.

     


  • Commentaires

    1
    Jeudi 9 Avril 2015 à 23:11

    Tu les as tous fait changer à tel point qu'on ne pourrait probablement pas les reconnaître, en dehors de Théodora. ^^'

    Tu comptes poster la suite un de ces jours? :']

    2
    Vendredi 10 Avril 2015 à 19:28

    Tous, là nous sommes seulement en présence d'Aki et de moi-même... Mais c'est vrai que les personnalités ont beaucoup changé, surtout pour Aki et Louise.

    Bien sûr, j'ai presque fini le chapitre (il est très long).

    3
    Vendredi 10 Avril 2015 à 19:30

    Ce que je veux dire, c'est que d'après ce qu'on sait, ils ont l'air d'avoir pris un sacré coup, aussi bien physiquement que psychologiquement. ^^'

    Super! :]

    4
    Vendredi 10 Avril 2015 à 19:33

    Ben leur pote est mort, ils sont toujours séquestrés, ils n'ont plus de nouvelles de leurs familles... Ce n'est pas un environnement apaisant et stable ^^

    5
    Vendredi 10 Avril 2015 à 19:33

    Tu m'étonne... j'aurais pété un boulon depuis longtemps.

    6
    Vendredi 10 Avril 2015 à 19:35

    Attends le prochain chapitre ;)

    7
    Vendredi 10 Avril 2015 à 19:36

    J'ai mal pour les personnages mais bon, j'ai hâte de voir comment ils vont s'en sortir! :'] Et surtout, comment le tout va évoluer~

    8
    Vendredi 10 Avril 2015 à 19:39

    J'ai décidé de changer la fin que j'avais prévue au départ, pour lui donner un côté un peu plus réaliste (y'avait une histoire de prophétie à dormir debout), en y ajoutant peut-être quelques éléments plus matures (dans le sens plus matures pour être plus réalistes, j'vais pas me mettre à écrire des scènes de torture ou du hentai, ein. Mature dans le sens plus évolué) pour étoffer l'histoire... Normalement je poste le prochain chapitre ce soir.

    9
    Vendredi 10 Avril 2015 à 19:42

    Arf, prophétie? Pourquoi pas, mais je ne pense pas que ça aurait collé avec tes chapitres précédents, tu fais certainement bien de modifier.

    Je comprend ce que tu veux dire, je te rassure. x] (comment ça pas de hentai?!//PAF//)

    Ce soir? Mince, je verrais ça demain du coup! :]

    10
    Vendredi 10 Avril 2015 à 19:44

    Oui, c'était vraiment bizarre ^^

    Mon blog est tout public, donc même si je signale les chapitres contenant des thèmes sensibles type passage à tabac, je ne peux pas écrire de hentai :) et je ne suis pas à l'aise pour écrire sur de tels sujets, de toute façon ^^

    No problemo

    11
    Vendredi 10 Avril 2015 à 19:47

    x] Je te rassure, rendre ce genre de scène public, ce n'est pas mon truc non plus. Je ne fais que délirer un peu en rp privé et sur page fermée avec Chiaki en ce qui concerne le yaoi. '*'

    Sur ce, je te laisse t'occuper tranquillement, je te dirais ce que j'en pense quand je le pourrais, et je lirais demain si mon frangin ne débarque pas trop tôt! :D

    (il faudra que tu me donne de tes nouvelles aussi~)

    12
    Vendredi 10 Avril 2015 à 19:57

    Ok bonne soirée !

    (On peut faire ça par sms, non ? :) [je parle des nouvelles, pas du yaoi])

    13
    Vendredi 10 Avril 2015 à 20:03

    Merci, de même! :]

    (bien sur! x)

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