• Chapitre 23 : De Charybde en Scylla

    ! Cette histoire est purement fictive. Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé (du moins à partir du chapitre 20) est purement fortuite !

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    -Théodora. Théodora, tu m’écoutes ?

    La jeune fille ne leva même pas la tête, perdue dans ses pensées, et sursauta quand Warren la secoua.

    -Théo ! Akiko te parle !

    Elle cligna des yeux plusieurs fois, désorientée. Ce n’était pas la première fois qu’elle avait l’une de ces absences, et Warren l’avait bien remarqué. Dernièrement, le comportement de la jeune fille avait radicalement changé, elle s’éloignait de tout le monde, s’isolait de longs moments et surtout, surtout, n’était jamais complètement présente. Elle était  là physiquement, mais mentalement… Ils ne le réalisaient pas encore, mais Théodora était déjà partie, bien avant ce jour, bien avant d’autres jours plus sombres… Officieusement, Théodora n’était plus. Warren ne s’entendait pas toujours avec elle, mais quelque chose dans l’attitude de la jeune femme le forçait à s’inquiéter pour elle. En la regardant, ce jour là, il s’aperçut que Théodora était vieille, non pas en surface mais à l’intérieur. C’était une étrange sensation que celle d’être assis à côté de ce petit bout de femme de vingt ans trop mûr à l’intérieur, comme un fruit dont la peau appétissante cacherait une chaire pourrie et rongée par les vers. C’était cette image qu’il allait garder d’elle, Théo qui tourne lentement la tête vers lui et qui croise son regard, vide. Akiko jeta un coup d’œil dans le rétroviseur et fronça les sourcils.

    -Je viens d’exposer le déroulement de la mission. Tu n’as rien écouté ?

    -Si, si, bien sûr, mentit-elle.

    Louise lâcha un soupire las et se tourna vers elle. Du coin de l’œil, Warren la vit lever les yeux au ciel. Heureusement, Théodora ne la regardait pas. Elle claqua des doigts devant son visage pour attirer son attention.

    -Harrison nous a demandé d’assurer la sécurité de l’un de ses clients ce soir, lors d’une importante transaction. Peu de personnes sont au courant, tout devrait donc se passer comme convenu, mais Harrison émet des réserves quant au lieu choisi… Ça se passera dans l’un de ses casinos, et des altercations s’y produisent si souvent que la police contrôle régulièrement le bâtiment. Si notre homme se fait contrôler, il risque gros. Nous devons donc surveiller le bâtiment, du moins jusqu’à ce que l’échange soit effectué. Tu m’as écoutée, cette fois, ou il faut qu’on te répète une troisième fois ?

    Théodora ne prit pas la peine de répondre, nullement atteinte par les piques de la jeune fille. Elle ne lui accorda même pas un regard, préférant le porter sur Warren qui lui fit un sourire gêné. Lui non plus ne comprenait pas la soudaine véhémence de la jeune femme. L’agacement, peut-être .. ? Ça n’avait pas d’importance. Il prit l’arme de Théodora et la rechargea avec précautions. Elle était tellement absente qu’elle était partie avec un chargeur à moitié vide. Il le lui fit remarquer, et elle haussa les épaules. Elle s’en moquait. Après tout, ils avaient tous une arme, non ? Et puis, comme Louise l’avait fait remarquer, la mission était censée se dérouler parfaitement, non ? Pas besoin d’être armée, dans ce cas.

    -Sois toujours armée quand tu sors, Théo. Tu n’es jamais vraiment en sécurité.

    Il lui tendit son MP45 et lui ébouriffa les cheveux, s’attirant un regard noir. Nouveau sourire de la part du jeune homme, nullement intimidé.

    -Je ne suis plus une gamine, Warren.

    Son sourire s’élargit, et il y alla avec les deux mains, décoiffant totalement ses boucles. Théodora tenta bien de l’en empêcher, mais il avait plus de force qu’elle et ne comptait pas en rester là, pas avant d’avoir fait naître ne serait-ce que l’ombre d’un sourire sur ses lèvres.

    -On dirait Mufasa, se moqua-t-il en faisant référence à sa crinière monstrueuse qu’il avait ramenée devant son visage.

    -Je te jure que je vais te tuer.

    Il l’attrapa par les épaules et la fit se décaler un peu sur la droite, de manière à la placer sur le siège du milieu.

    -Aki, dis-lui qu’elle ressemble à un lion !

    Le jeune homme esquissa un sourire, puis reprit son sérieux. Il avait l’habitude, depuis quelques jours Warren prenait un plaisir particulier à embêter Théodora. Il jeta un coup d’œil dans le rétroviseur intérieur et hocha la tête.

    -C’est vrai qu’il y a un petit air de ressemblance, approuva-t-il. Bien qu’avec cette expression, on s’approche plus de Scar que Mufasa.

    Le visage de Warren s’illumina, et il tapota l’épaule de Louise.

    -Regarde, regarde !

    La jeune femme leur jeta un regard dédaigneux. Théodora ne prit même pas la peine de lever les yeux vers elle, mais Warren se figea un peu dans son élan.

    -Vous ne pouvez pas rester sérieux plus de deux minutes pour une fois dans votre vie ? J’ai l’impression d’être la seule adulte, avec Akiko, c’est fatigant…

    -C’est bon Louise, la calma ce dernier, laisse les s’amuser un peu… Qu’est-ce qu’il nous reste si l’on ne peut pas perdre son sérieux de temps à autre ?

    Elle se renfrogna mais ne répliqua rien. Warren arrêta quelques minutes d’embêter l’autre jeune femme, un peu surpris. Qu’est-ce qui lui prenait soudainement ? Vu le regard qu’elle lui avait lancé, ça ne pouvait pas être de la jalousie, non, et puis d’ailleurs il n’y avait pas lieu d’être jalouse. Il n’y avait absolument rien entre Théo et lui, si ce n’était qu’une complicité déguisée en aversion. Elle s’énervait contre lui simplement pour la forme mais ne lui en voulait pas vraiment. D’ailleurs, elle lui jeta un regard à moitié amusé, tout en tentant d’aplatir ses cheveux.

    -Allez, range ton arme, tu risquerais de blesser quelqu’un.

    -Ça te ferait trop plaisir, répondit-elle en lui obéissant tout de même.

     

    Louise tourna la clef dans la porte et la poussa, entrant la première dans le petit appartement que Monsieur A. avait mis à leur disposition. L’entrée donnait directement sur le salon, mot bien ambitieux pour désigner la pièce aux deux fauteuils posés face à face et à la petite table autour de laquelle s’entassaient six chaises. Le papier peint sombre donnait une étrange sensation d’enfermement ; Louise s’effaça pour laisser passer les autres, d’abord Akiko, puis Théodora, que Warren avait gracieusement laissée passer :

    -Règle numéro une, ne jamais tourner le dos à un lion.

    -Je te jure que je vais te  faire passer à travers une fenêtre, Warren.

    Il s’esclaffa, puis se calma un peu en posant les yeux sur l’homme assis sur l’un des sièges, cigarette à la main. Il fixait Louise, un léger sourire aux lèvres, comme s’il partageait avec elle une plaisanterie dont il était le seul à rire. C’était l’homme aux yeux presque noirs de la salle de sport. Warren se plaça presque instinctivement devant les autres, comme pour les protéger de ce qu’il considérait comme une menace potentielle. Il est vrai que l’inconnu portait une arme au côté droit, mais ne semblait pas avoir l’intention de s’en servir.

    -Ayden Trump, se présenta-t-il en tendant la main au jeune homme.

    Warren ne la serra pas.

    -Nous nous sommes déjà rencontrés, fit-il à l’attention d’Akiko et Théodora. En revanche, je ne me souviens pas t’avoir vue, continua-t-il en se tournant vers Louise. Sinon, je m’en serais souvenu…

    La jeune femme se troubla et baissa la tête, gênée par le regard perçant du nouveau venu. Il continua de la fixer quelques longues secondes, comme s’il se délectait de son malaise, puis détourna enfin les yeux et les reporta sur l’ensemble du groupe.

    -Harrison m’a chargé de… garder un œil sur vous, disons, pour qu’il ne vous prenne pas l’envie de jouer les filles de l’air. Donc que ce soit très clair, j’ai d’autres choses à faire que de servir de baby-sitter à quatre jeunes rebelles, le premier qui fait mine de me contrarier je l’attache au radiateur, et pour chaque personne qui nous fausse compagnie, j’en bute une autre. Faites-moi confiance, je n’aurais aucune hésitation… Même pour les visages d’anges, ajouta-t-il en lançant un coup d’œil à Louise.

    Akiko fit mine de vomir pendant qu’il ne le regardait pas. L’homme sortit son arme, comme s’il se rendait enfin compte qu’elle le gênait, et la posa sur la table. Théodora remarque qu’il y a vissé un silencieux.

    -Je vous en prie, continuez votre visite. Ne soyez pas trop lents non plus, on repart dans trois heures grand maximum. Harrison a insisté pour que vous arriviez avant l’heure d’ouverture.

    Et, comme si la perspective d’accompagner les quatre français l’ennuyait profondément, il ramasse son arme et son paquet de cigarettes, et disparait en fermant la porte derrière lui. Les quatre restent sans rien dire, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils pourraient ajouter à ça. Harrison a tenu sa promesse et leur a envoyé l’un de ses chiens, et c’est comme si le vieil homme se moquait une fois de plus d’eux à travers ce jeune homme violent et désagréable. Mais qui sous ses ordres ne l’était pas ? Il savait s’entourer des pires ordures, c’était à se demander pourquoi il était parti les chercher eux. Peut-être avait-il senti un certain potentiel. Akiko se décida à briser le silence en se raclant la gorge.

    -Bon, on ne va pas rester plantés là .. ? Autant repérer les lieux…

    Les autres le suivirent sans faire de commentaire. L’appartement comportait sept pièces : un salon, une cuisine, une salle de bain et quatre chambres qui ressemblaient plus à quatre cellules : un lit, une table de chevet et une fenêtre. Murs nus.

    -Je trouve ça très chaleureux, murmura Louise.

    -Ayden peut t’aider à rendre ça plus chaleureux, la taquina Théodora.

    -Ta gueule, Mufasa !

    Elle poussa un rugissement de colère et bondit sur Warren, qui détala en un éclat de rire. Elle se lança à sa poursuite, laissant Akiko en compagnie de Louise. Il lui jeta un regard d’excuse.

    -Ils sont déchaînés aujourd’hui… Ne t’inquiète pas pour Ayden, tu sais très bien qu’aucun d’entre nous ne le laissera te faire du mal.

    -Vous ne pourriez rien contre lui…

    Akiko fronça les sourcils. Louise rougit et se reprit :

    -Je n’ai pas peur de lui. Ne t’inquiète pas pour moi, Aki, je sais me défendre seule.

    Ils allèrent poser leurs affaires dans leurs chambres respectives. Celles d’Akiko se résumaient à quelques vêtements, ses armes, quelques crayons, du papier et un livre sur la première guerre mondiale que Monsieur A. avait fait acheter pour lui. Même si c’était une crapule, il comprenait lui aussi le besoin de lire du jeune homme. Mais, sûrement par souci d’orgueil, il ne l’avait pas laissé choisir le volume, et Akiko qui rêvait d’un bon gros Jules Verne s’était retrouvé avec un livre historique. Finalement, ce n’était pas si mal que ça. Le bouquin était plus complet que les cours qu’il avait suivis au lycée, avec des photos et des témoignages de soldats. Il l’avait proposé à Louise, mais elle avait gentiment décliné son offre. L’histoire, très peu pour elle. Elle avait tout de même considéré quelques photos de son œil d’artiste, et avait fini par l’emporter un soir pour le feuilleter. Au final, elle l’avait dévoré en une nuit, ce qu’elle n’aurait jamais avoué à Akiko.

    Vingt minutes après, les deux retournèrent au salon, où ils purent admirer Warren, assis sur le dos d’une Théodora furieuse, allongée au sol. Il leur adressa un petit sourire accompagné d’un signe de main.

    -Les chambres sont minuscules, l’informa Akiko, et très mal éclairées. Mais bon, j’imagine que tant qu’il n’y a pas de punaises dans le lit, on ne peut pas se plaindre.

    -Et puis au moins, on a chacun sa chambre, ajouta Louise.

    -Tant mieux ! Je n’avais aucune envie de dormir dans la même pièce que l’autre énergumène ! J’irais poser mes affaires après.

    Il passa la main dans les cheveux de Théo pour les décoiffer. Elle se tortilla sous lui en couinant, mais il passa une main sur ses côtes pour la chatouiller et elle se calma bien vite.

    -Du calme, Mufasa.

    -Laisse-moi sortir ou je te mors !

    Il lança un regard désolé aux deux autres.

    -Dire qu’on me retient de force en Amérique et qu’on m’oblige en plus à vivre avec une bête sauvage !

    Les deux autres ne purent s’empêcher de rire, s’attirant un regard noir de la part de la bête sauvage en question. Elle continua de se débattre quelques secondes, puis abandonna et laissa Warren profiter de sa position de force temporaire.

    -Prêts pour ce soir ? leur demanda-t-il.

    Ils hochèrent la tête, Théo secoua les jambes.

    -Pour ne pas donner aux clients l’impression d’être trop surveillés, en plus de la sécurité habituelle, Monsieur A. nous a demandé de nous fondre dans la masse. Notre arme est indispensable, mais nous n’avons pas à porter notre costume. Je ne sais même pas comment on s’habille pour aller dans un casino, avoua-t-il. La seule référence que j’aie, c’est James Bond.

    -Si je rencontre Vesper Lynd, autant porter une robe, fit Théodora d’une voix étouffée.

    -Et couper ta crinière, continua Warren en lui coupant par la même occasion la parole. Je crois qu’il faut porter une veste… Heureusement que Monsieur. A a tout prévu, hm ?

    Akiko leva les yeux au ciel, baissa un peu la tête pour cacher son sourire, puis reprit avec plus de sérieux :

    -C’est quand même une petite victoire, non ? Un pas vers la liberté… enfin, liberté conditionnée. Quelque chose me dit qu’on ne tardera pas à revoir nos familles.

    Il avait tort.

    -Alors autant en profiter ce soir, d’accord ? C’est la première sortie « normale » pour des gens de notre âge que l’on a depuis… des mois. Pensez à la mission, mais essayez de vous décontracter, d’accord ? Après tout, on a vingt ans.

    Ils hochèrent la tête et sourirent au jeune homme. Il avait raison : c’était une chance rare de se détendre tout en exécutant les ordres de leur employeur. Cet appartement, c’était une bataille de gagnée contre Monsieur A., pour l’instant aucune chambre-cellule, aucune fenêtre triste, aucun papier peint terne, aucun Ayden menaçant ne pourraient entacher leur bonheur naissant. Ils restèrent quelques secondes en silence, jusqu’à ce que Warren le brise comme à son habitude.

    -Vingt ans, c’est combien en année de félin ?

    -Mon poing va finir accidentellement dans ta tête.

     

    Ayden les avait conduits au casino vers 19 heures trente, une demi-heure avant l’ouverture, pour qu’on leur montre les lieux et qu’ils soient là avant l’arrivée du client particulier. Une jeune femme, à peine plus vieille qu’eux, les avait pris en charge, et ils avaient échangé l’air maussade d’Ayden contre le sourire chaleureux de Jude. Prononcé à l’allemande, avec un J qui survolait la langue. Accueillante et aimable, elle leur avait tout de suite plu. Difficile de croire qu’elle travaillait pour un homme comme Harrison. Mais il semblait que son histoire était moins sombre que la leur ; son ancien compagnon travaillait pour Monsieur A., et lui avait à l’époque trouvé une place de barmaid dans ce casino pour l’aider à financer ses études. Ils n’étaient plus ensemble, mais puisque Jude était assidue et efficace, son CDD avait été transformé en CDI et elle avait été promue. Elle était maintenant croupière.

    -Puisque Louise et Théodora n’ont pas vingt-et-un ans, le directeur ne voulait pas qu’elles mettent les pieds dans l’établissement pour ne pas avoir d’ennui avec la police, mais un coup de fil de Harrison l’a vite fait changer d’avis. Il a accepté à condition que vous ne consommiez pas d’alcool, puisque les barmen en Amérique vérifient systématiquement les cartes d’identités. Mais bon, rien ne dit que vous auriez des ennuis si quelqu’un vous l’offre, ce verre.

    Elle leur fit un clin d’œil, et Louise la trouva immédiatement plus sympathique. Elle acheva de leur faire visiter la salle et toutes ses machines, puis les ramena vers la table de poker centrale. Elle entreprit de leur expliquer les règles, surtout à Louise, Warren et Théodora, qui étaient très curieux et avaient un peu de mal. Akiko restait en retrait, silencieux, et lorsqu’elle se tourna vers lui, elle lui accorda un petit sourire.

    -Ne t’inquiète pas, beaucoup de gens ont du mal au départ. Du moment que tu ne t’approches pas de cette table ce soir, tu ne te feras pas plumer.

    Il haussa les épaules.

    -En fait, ma meilleure amie joue beaucoup en ligne, elle m’a appris quelques trucs…

    -Vraiment ? fit Jude en souriant plus largement.

    Cette fille était un sourire sur patte. Elle expliqua à Akiko que s’il souhaitait jouer un peu ce soir, elle pourrait toujours s’arranger avec le directeur, vu que le jeune homme n’avait pas d’argent à dépenser. Il la remercia avec un sourire, mais refusa. Les jeux d’argent, très peu pour lui. Il préférait regarder, si ça ne la dérangeait pas. Bien sûr, ce n’était pas le cas. Tout en battant les cartes avec une dextérité époustouflante, elle leur montra les issues de secours : une derrière le bar, une au niveau des toilettes pour femmes et la dernière à l’étage. Il fallait ensuite rejoindre le toit, traverser et emprunter l’escalier des pompiers. Warren se mit à rire. Faire évacuer un client important par le toit aurait été le clou de la soirée.

     

    -C’est lui.

    Akiko fit un signe de tête en direction d’un homme en complet bleu marine, qui regardait sa montre toutes les trois minutes. L’inconnu, se sentant observé, jeta un rapide coup d’œil autour de lui et finit par héler un serveur. Ce dernier, après avoir écouté quelques secondes, lui offrit un sourire éblouissant et lui indiqua quelque chose que les trois français ne virent pas.

    -C’est calme, pour l’instant.

    Le casino avait ouvert depuis deux heures, mais le client d’Harrison venait seulement d’arriver. La soirée s’annonçait longue et ennuyante, puisqu’ils ne connaissaient personne, ne pouvaient jouer, et que Jude s’était éclipsée rapidement pour tenir ses fonctions de croupière. Elle leur lançait parfois un petit regard désolé, comme si elle se sentait responsable de leur ennui, mais ne pouvait pas quitter son poste pour venir les voir.

    -Tu aurais préféré que tout tourne mal ?

    Louise haussa les épaules.

    -Pas vraiment, mais ça contraste avec nos anciennes missions. Tu t’en souviens, le soir où nous avions dû protéger Chaddock ?

    -Ce n’est pas le soir où Jimmy est mort ? l’interrompit Théodora avec brutalité.

    Louise rougit et préféra ne pas répondre. A la place, elle chercha Warren dans la foule. Au bout de quelques instants, elle l’aperçut en train de discuter avec une femme d’une trentaine d’années, accoudée au bar. Akiko et Théodora le virent aussi.

    -Si je ne me trompe pas, commença-t-il, c’est elle qui doit effectuer la transaction.

    -Merde, jura Théodora. J’aurais vraiment dû mettre une robe.

    Il lui donna un coup de coude dans les côtes pour qu’elle arrête de dire des bêtises, mais ne pu cacher son sourire. Ils restèrent à observer Warren et la belle inconnue pendant de longues minutes, regrettant de ne pouvoir entendre ce qu’ils se disaient, jusqu’à ce que la femme se lève poliment et s’excuse avec une mine désolée. Au même moment, Jude annonça une pause d’une demi-heure à la table de poker. La plupart des gens se levèrent livides et se précipitèrent dehors. Sûrement pour allumer une cigarette ou faire une petite prière. Elle rangea un peu, puis sursauta quand Akiko posa une main sur son épaule.

    -Tu m’as fait peur ! Tout se passe bien, jusque-là ?

    Il hocha la tête. Jude sourit, puis tourna la tête vers Louise.

    -Je peux vous proposer quelque chose à boire ?

     

    Warren ne daigna même pas lever les yeux sur elle quand Théo vint le rejoindre. Il avait le nez sur un petit papier qu’il tenait dans sa main. C’était un numéro, à l’encre noire. Les zéros étaient un peu trop allongés. Il le considéra quelques instants, puis en fit une petite boule qu’il abandonna sur le comptoir. Il leva ensuite son verre à son attention comme s’il portait un toast et lui sourit.

    -Longue vie au roi.

    -A la prochaine référence au roi lion, je demande à Harrison de t’échanger contre Ayden. C’est une ordure, mais il a le mérite d’être silencieux.

    Il rit et but une gorgée.

    -Je ne t’en propose pas, tu n’as pas l’âge.

    -Trop aimable.

    Il lui fit une grimace et reprit une gorgée.

    -C’est calme.

    -C’est justement ce qu’Akiko faisait remarquer.

    -C’est assez agréable, en fait. Ne pas avoir à être constamment sur ses gardes, ne pas courir partout… Et surtout savoir que je n’aurais pas à supporter la tête de Monsieur A. en rentrant ce soir. Je crois que ça vaut tous les Ayden du monde.

    Elle hocha la tête. Au passage d’un serveur, il commanda un verre pour la demoiselle. Il montra sa carte d’identité, et elle le remercia d’un signe de tête.

    -Attention, ça ne veut pas dire que je t’apprécie.

    -J’espère bien, Théo.

    Il resta silencieux quelques instants, puis montra les deux Français et l’Allemande d’un signe de tête.

    -Regarde les, ces deux-là, à lui faire de l’œil.

    -Tu crois qu’elle préfère Akiko ou Louise ?

    -Hmm… Difficile à dire. J’aurais du mal à choisir, moi-même. Akiko ? On verra bien, de toute façon.

    Le silence retombe, et ça ne les dérange pas puisque de toute façon ils ne s’apprécient pas. Warren finit son verre et le reposa en faisant tinter les glaçons. La musique était un peu plus forte qu’au départ, quelques personnes se balançaient d’un pied sur l’autre sans vraiment oser danser. Dansait-on, dans les casinos ? Théodora ne semblait pas s’être posé la question, puisqu’elle commençait elle aussi à balancer la tête en rythme, en fredonnant les paroles. Devant son air interrogateur, elle crut nécessaire de se justifier :

    -Ma meilleure amie écoutait souvent Janelle Monae. Elle disait que c’était ce genre de personne qui pouvait arriver à casser tous les codes. On devait aller la voir en concert…

    Elle secoua la tête et se remit à chanter, juste assez fort pour que Warren et le barman l’entendent. Il la regarda sans rien dire, c’était étrange ce petit bout de femme accoudé au comptoir, un air de funk sur les lèvres, qui ressemblait étrangement à tous les petits bouts de femmes de son âge, mais lui savait que sous sa chemise elle portait son Beretta, que les cheveux à droite de son visage dérobaient au regard des autres la cicatrice que le fond de teint n’avait pas réussi à cacher entièrement, que son rouge à lèvres était un peu plus clair que le sang qui avait coulé la veille, et il continua de la regarder un peu parce qu’au final, c’était agréable une femme qui chante et qui s’oublie quelques secondes à la musique.

     

    Jude sourit à Louise tout en faisant tourner des jetons dans sa main. La soirée avait été bonne, très bonne, et le gagnant très généreux. Avec son salaire, elle ne pouvait compter que sur les pourboires pour vivre. Et heureusement, la plupart des clients se montrait magnanime en fin de soirée. Elle regarda la jeune fille et se dit que finalement, c’était bien dommage qu’elle ait choisi cette voie-là. Jude la connaissait, enfin un peu, elle l’avait vue quelques fois sans jamais vraiment oser lui parler. Bien sûr, elle avait entendu parler d’elle, tout le monde parlait d’elle. Elle l’imaginait plus grande, moins mignonne, moins… Vivante. Après tout, comment aurait-elle pu l’être ? Louise effrayait. Son sourire en coin faisait désordre sur son visage marmoréen, façonné pour la glace. Si elle se montrait plus chaleureuse, elle aurait risqué de fondre. Et de faire fondre tout le monde par la même occasion. Oui, c’était vraiment dommage. Jude avait horreur des traîtres. Elle la suivit du regard quand la jeune femme s’approcha de Warren et le prit par la main. Les clients étaient partis, sauf un couple au bar, et le personnel relâchait sa rigidité professionnelle. La musique était un peu plus forte, la lumière un peu plus tamisée, et Jude put voir Louise murmurer quelque chose à l’oreille du jeune homme. Il faisait trop sombre pour qu’elle lise sur ses lèvres, mais elle distingua le sourire de Warren dans la pénombre. Et elle détourna le regard, parce que ça lui faisait un peu mal, au final, comme si on avait resserré sa cage thoracique. Elle remarqua que Théodora avait la même expression sur le visage, mais il était trop tôt pour que Jude sache si elle regardait Louise ou Warren.

     

    Dans sa chambre, Louise tenait sa tête. Tout tournait, là-haut, elle avait l’impression qu’elle allait vomir si son lit continuait de tanguer. Pourtant, elle n’était pas en mer, ça non, elle était à quelques minutes de New-York, à côté d’une zone industrielle, alors pourquoi sa chambre faisait elle des vagues qui manquaient de la désarçonner ? A chaque rouleau, il lui semblait que le monstre dans sa tête rugissait un peu plus fort, griffait l’intérieur de son crâne comme s’il tentait de sortir, et elle fut convaincue qu’elle allait mourir là, ce soir, sa cervelle éparpillée sur son lit sans aucune Jackie tout de rose vêtue pour ramasser les morceaux. Même sa propre respiration lui vrillait le cerveau. Elle avait mal à en crever. Un grincement atroce vint faire saigner ses oreilles, et elle chercha affolée la source de ce bruit.

    La poignée de sa porte tournait lentement.

    Elle avait oublié qu’ils avaient fait entrer le monstre dans leur maison.


  • Commentaires

    1
    Jeudi 27 Août 2015 à 13:16

    QUEL monstre bon sang de passoire?! D: Ayden? Scar?//PAN//

    2
    Jeudi 27 Août 2015 à 13:51

    Tu verras, mais un petit indice : il y en a plus que tu ne le crois~

    3
    Vendredi 18 Septembre 2015 à 19:05

    Ok, je viens de tout dévorer comme une psychopathe, j'aurai eu le temps de tout lire et je suis contente du coup :3

    Franchement, j'adore! Le style d'écriture a légèrement évolué, les maladresses que j'évoquais dans mon commentaire sur le chapitre 1 ont bel et bien disparu et en fait, je pense que j'aurais très bien pu trouver ce bouquin dans une librairie et l'acheter par curiosité à cause du titre.

    Je trouve que l'histoire évolue bien, ni trop vite ni trop lentement. Même si certains éléments (je n'ai pas d'exemple sous la main, désolée) brisent un peu le rythme, on voit nettement les tournants de l'histoire et je les trouve bien pensés. Je ne sais jamais à quoi m'attendre en te lisant et je trouve cela très cool, ça change un peu de tout ce dont on connaît déjà la fin au bout de 3 lignes...

    Ok, c'est un peu court, mais j'adore cette histoire, l'idée, les personnages, la réalisation, l'écriture, la longueur, le rythme, le style, tout est bien, vivant, (dé)saturé selon les besoins de la situation... (limite je te couvre de fleurs en te nommant génie si tu veux u.u)

    4
    Vendredi 18 Septembre 2015 à 19:25

    Tu m'en vois ravie~

    Oh, ça me fait vraiment plaisir ! :')

    Merci, c'est gentil ! Ca tient principalement du fait que j'ai changé de direction en plein milieu de l'histoire.

    Je compte poster la suite rapidement si mon emploi du temps scolaire me le permet ToT

    5
    Vendredi 18 Septembre 2015 à 19:27

    Tu n'avais pas prévu ça au départ?

    *s'assoit sur un carton et attend la suite en se limant les ongles d'un air blasé-qui-surjoue*

    6
    Vendredi 18 Septembre 2015 à 19:29

    Je ne peux rien dire pour ne pas spoiler la fin !

    7
    Vendredi 18 Septembre 2015 à 19:32

    Ok, alors j'attends :3 juste pour savoir, tu penses pouvoir la poster quand?

    8
    Vendredi 18 Septembre 2015 à 19:33

    Je ne sais paaaas~ Je vais essayer de m'y mettre, mais je ne te promets rien.

    9
    Vendredi 18 Septembre 2015 à 19:36

    Ok! Ze compte sur toi!

    10
    Dimanche 25 Octobre 2015 à 17:21

    MUFASA! 8D

    Pardon, c'était trop tentant.

    Bon, tu nous la poste cette suite? :B

    11
    Dimanche 25 Octobre 2015 à 17:53

    Pourquoi Mufasa? O.o

    *se débarrasse des toiles d'araignées qu'elle avait sur la tête*

    12
    Dimanche 25 Octobre 2015 à 17:54

    Gare au prochain qui m'appelle Mufasa...

    Quand je l'aurais écrite !

    13
    Dimanche 25 Octobre 2015 à 18:02

    La Gare de Lion~//PAN/

    Quand? D:

    14
    Dimanche 25 Octobre 2015 à 18:19

    Excellente, Matter, excellente blague.

    Euuuuh... Bientôt ?

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