• Chapitre 24

    Warren leva le nez de la lettre envoyée par Monsieur A. et se dit qu’il ne supporterait pas de poser les yeux sur Ayden un jour de plus. Le sourire que le jeune homme lui adressa lui donna envie de vomir. Depuis qu’il vivait avec eux, un climat de tension s’était installé entre les cinq. Il rendait tout le monde grincheux, les traitait comme des moins que rien, et passait la plus grande partie de ses journées à les observer d’un air moqueur. Tous les jeudis, à dix-huit heures, il partait en fermant la porte à clefs et ne revenait que le lendemain matin. Akiko lui avait un jour demandé la raison de ces sorties régulières, mais avait bien vite décidé qu’il s’en moquait quand l’homme avait braqué son arme sur sa tête. Ayden était un homme de peu de mots. Son silence était assez éloquent. Attention, vous m’énervez. Attention, ma patience atteint ses limites. Attention, vous n’êtes rien pour moi, et une balle pourrait bien se perdre dans votre mignonne petite tête. Deux jours plus tôt, il s’était disputé avec Théodora. En voulant la forcer à le regarder, il avait attrapé ses joues pour la contraindre à lever son visage. Elle l’avait violemment repoussé, il l’avait frappé. Une magistrale gifle qui était venue claquer contre sa joue en laissant une marque écarlate. Akiko avait vu rouge

    -Tu ne sais pas qui nous sommes, tu ne sais pas combien nous comptons pour Harrison. Lève encore une fois la main sur Théo, ou n’importe qui d’autre, et tu le regretteras toute ta vie.

    Il avait ri en lui tordant le poignet.

    -J’ai tous les droits sur vous. Je pourrais te couper un bras sans qu’Harrison m’en tienne rigueur.

    Son sourire avait fait frémir les deux français. Il ne plaisantait pas, ça se voyait à son regard. Fou, mais sûr de lui.

     

    Warren se leva et quitta la pièce. Il allait le tuer, ce con. Ça le détendrait, un enfoiré de moins sur terre. Au passage, il bouscula un peu Louise qui lui jeta un regard surpris. S’excusant rapidement, il ne s’attarda pas et la laissa en tête-à-tête avec le jeune homme. Des quatre, c’était elle qu’il supportait le plus. Il n’avait pas encore levé la main sur elle, ne s’énervait que très rarement… A sa décharge, Louise était celle qui le provoquait le moins. Alors que les trois autres cherchaient toujours à tester ses limites, elle avait opté pour un silence prudent et une obéissance presque aveugle. Jamais un mot plus haut que l’autre, très peu d’insolence, un ton respectueux… Elle semblait avoir mémorisé ce qu’il détestait, et mettait un point d’honneur à éviter chaque action, chaque mot qui pourrait le pousser hors de ses retranchements. Depuis quelques temps, il devenait fou lorsque l’on se référait à Harrison en tant que « Monsieur A. ». Et bien qu’aucun des Français n’était assez inconscient pour se moquer de leur patron directement devant Ayden, il les surprenait toujours et entrait dans une colère noire. Ses sautes d’humeur étaient assez effrayantes, d’ailleurs. Il passait de blasé, légèrement méprisant à violent, furieux, déchaîné. C’était une tempête qui se levait à n’importe quel moment, et emportait tout sur son passage. Et ils craignaient parfois d’être eux aussi balayés, un jour où Ayden perdrait toute mesure, parce qu’avec lui ça pouvait arriver vite, si vite, comme la gifle de Théodora, les doigts cassés d’Akiko, le couteau qu’il avait appuyé sous la gorge de Warren.

    Avant qu’il ne passe le couloir, leur chaperon l’interpella.

    -Ça disait quoi ?

    -C’est ma sœur, elle veut savoir si je viens pour Noël.

    Ayden serra le poing.

    -Te fous pas de moi.

    -J’en serais bien incapable, ironisa Warren.

    Louise se leva en même temps qu’Ayden, et ouvrit la bouche avant lui.

    -Elle ne marche plus.

    La jeune fille colla son arme sous le nez d’un Ayden trop surpris pour parler. Par réflexe, il la prit et l’observa quelques secondes pour chercher le défaut qui empêchait son fonctionnement.

    Warren s’éloigna bien vite. Louise avait sûrement  voulu bien faire en servant de diversion, mais mettre une arme entre les mains de ce fou furieux n’était peut-être pas le choix le plus judicieux à faire dans cette situation. Il froissa la lettre dans sa main. Tous les deux mois, Monsieur A. leur envoyait un maigre salaire. Une centaine de dollars à distribuer entre eux quatre. C’était ridicule, mais personne ne pouvait vraiment protester. C’était ridicule, mais c’était quelque chose. Il leur avait fait remarquer à raison qu’ils pouvaient tous s’arranger pour ne rien dépenser. Quelqu’un venait toutes les semaines remplir le réfrigérateur, et les factures étaient payées par sa boîte. Avec leurs vingt-cinq dollars, ils se repayaient au besoin une cravate, puisque l’homme leur avait demandé de gérer eux-mêmes leurs uniformes. Un rouge à lèvres pour les filles quand elles devaient jouer les demoiselles de bonnes familles à une réception pendant que les garçons faisaient du repérage, ou quand elles faisaient les appâts, comme Ayden aimait à les appeler.  Il leur avait déjà demandé une ou deux fois de l’accompagner un soir et d’être belles. Il disait qu’il se sentait plus à l’aise quand ses clients regardaient leur décolleté plutôt que ses mains à lui. Que ça lui laissait une plus grande liberté de mouvement. Akiko s’était d’abord insurgé, l’avait traité de pervers, mais Louise lui avait dit de laisser couler. Il ne leur demandait pas plus que de mettre une robe et un peu de fard, quel était le problème ? Ça leur prenait deux heures par semaine, et c’était toujours mieux que de lui tenir tête.

    Théodora n’avait rien dit.

    Mais là, le vieil homme allait un peu loin. Il leur avait amputé leur salaire de dix dollars chacun, sous prétexte qu’il n’aimait pas les savoir en possession d’une trop grosse somme. Il s’imaginait sûrement que les quatre français allaient économiser sur treize ans, s’acheter une voiture et passer la frontière au Canada. Il appréciait tout simplement leur rappeler qu’il avait du pouvoir sur eux. Qu’il pouvait tout faire, même si c’était inutile et infondé. Tout, même leur voler quarante dollars. Warren poussa la porte avec force, faisant sursauter Théodora.

    -Je vais finir par refroidir cet enfoiré.

    -Lequel ? Ayden ou Harrison ?

    -Les deux, lâcha-t-il en se laissant tomber sur la petite chaise.

    Elle esquissa un rictus compréhensif. Des quatre, c’était le plus nerveux, qu’Ayden vive toujours tenait du miracle. Elle s’assit sur le lit, releva ses genoux contre sa poitrine et le regarda, contenant un sourire.

    -Dis moi tout.

    Warren fit une mine d’enfant boudeur et soupira.

    -Je n’en peux plus ! Ni du vieux, ni de l’autre con ! Déjà qu’il nous paye une misère, il trouve encore le moyen de retirer une poignée, sous prétexte qu’il n’est pas bon pour nous d’avoir trop d’argent de poche ! D’argent de poche, Mufasa ! Il pense qu’on est ses enfants, qu’il est l’oncle adoré par tous les gosses et qui sort toujours quelques billets à Noël ? J’en ai marre, de tout ! Et comme si ça ne suffisait pas, Ayden s’applique méticuleusement à me faire chier chaque seconde de la journée !

    Théo leva les yeux au ciel. Ce refrain, elle le connaissait. Warren venait le lui chanter presque tous les jours. C’était parfois un air de blues, mais il semblait ces derniers temps apprécier tout particulièrement les mélodies plus agressives aboyées par des chanteurs à la voix cassée. C’était devenu un petit rituel entre eux, il se plaignait d’Ayden et elle, elle écoutait en hochant la tête de temps en temps, puis, à la toute fin, l’approuvait en lui assurant que c’était un enfoiré.

    -Qu’est-ce qu’il a fait, aujourd’hui ?

    La colère le faisait balbutier.

    -Il.. je.. Il était là ! Et rien que ça, ça me fait chier.

    Elle partit d’un éclat de rire qu’elle réprima bien vite, de peur  que le principal intéressé ne les entende.

    -Te fous pas de moi, Mufasa. Toi aussi, tu ne peux pas rester à moins de cent mètres de lui sans faire une crise.

    Elle croisa les bras, moqueuse.

    -J’ai un peu plus de maîtrise que toi. Tu ne peux pas faire un effort ? Même pas pour lui, mais pour nous. La tension constante qui règne entre vous nous met tous sur les nerfs, c’est harassant à la longue. Toute la maison est sous pression, ça va finir par exploser.

    Le jeune homme leva les yeux au ciel, et s’avachit un peu plus sur la chaise. Ce petit bout de femme était tout de même bien futé. Toujours à mettre le doigt sur ce qu’il voulait qu’elle ne voit pas. Enfin, l’entendre lui répéter qu’il avait raison pouvait vite devenir énervant. Faire un effort pour eux ? Il ne savait même pas s’il en avait la force. Enfin, quand la jeune fille le regardait avec ces yeux…

    -Pars avec moi.

    Pardon ? Elle leva la tête, confuse.

    -Pars avec moi, répéta-t-il en baissant la voix. Il faut qu’on parte, tous. On profite d’un jeudi soir, on casse une fenêtre, on part. Si on reste ici, je sens qu’il y aura un autre mort. On a eu trop de chance, depuis le début, ça cache quelque chose. Je ne sais pas ce qu’Harrison a à l’esprit, mais ça n’augure rien de bon. Il ne nous aime pas. Il ne nous garde en vie que par intérêt.

    Théo déplia ses jambes, le regarda avec plus d’attention.

    -Je.. ce ne sont que des suppositions. Mais s’il a placé à nos côtés cet homme instable, c’est qu’il ne doit pas faire grand cas de nos vies. Ou de notre bien. Je pense que mutilés, on lui serait toujours utiles. On n’a aucun moyen de s’assurer qu’il ne nous fera pas de mal, et je ne supporterais pas qu’il vous touche.

    Il s’interrompit, la bouche sèche. Il n’entendait même pas la jeune femme respirer, percevait à peine la conversation à côté.

    -J’ai mis quelques sous de côté. Ce n’est pas grand-chose, mais ça nous permettra de survivre quelques jours, le temps de contacter quelqu’un ou de rejoindre une ambassade.

    -Warren.

    Théodora s’était levée, puis agenouillée à sa hauteur comme elle l’aurait fait avec un petit enfant. D’une voix douce, elle avait commencé :

    -Tu as entendu Ayden. Si on s’échappe, il se vengera sur l’un de nous, et tu sais qu’il en est capable. Tu penses que tu pourrais choisir ? Entre Akiko, Louise et moi, lequel passerait entre ses mains ? Tu peux nous garantir qu’on ne retomberait pas dans leurs filets ?

    Il resta silencieux, les yeux plongés dans les siens. Pourquoi cette petite devait-elle toujours se montrer trop sérieuse pour son âge ? A à peine vingt ans, on devait rire, avoir le cœur léger, ne se soucier de rien. Elle était trop vieille pour son âge. Elle posait les bonnes questions, et même si elle le faisait sans méchanceté, il ne pouvait s’empêcher de lui en vouloir.

    -Je ne peux pas, finit-il par lâcher. Je ne sais même pas si on arrivera à sortir de la maison. Mais si on essaie jamais, on crèvera tous, ça ne fait aucun doute. Je préfère mourir en m’enfuyant que mourir parce que Monsieur A. a ordonné à l’un de ses hommes de se débarrasser de moi. Ou de l’un de vous.

    Il posa ses mains de chaque côté du visage de Théo, et se rapprocha d’elle. A ce stade, leurs deux voix ne se résumaient qu’à un souffle, une respiration rythmée.

    -Vous êtes comme mes frères et sœurs. Je ne veux pas vous perdre, et savoir que je suis incapable de vous protéger me rend malade.

    Elle mit sa main sur l’une des siennes, hésitante. Sa proposition était attrayante, mais le risque était trop grand. S’ils devaient s’enfuir, et s’ils étaient repris, leur vie deviendrait un véritable enfer. Théo se sentait un peu plus forte qu’à son premier jour, mais elle était terrifiée. Terrifiée à l’idée d’être reprise et torturée, punie pour son insubordination, terrifiée à l’idée de devoir perdre l’un de ses amis, terrifiée à l’idée de finir là, dans une ruelle, morte, une balle dans le dos, abattue par un mafieux ou par l’un des sbires de Monsieur A., loin de sa famille, loin de son pays. Terrifiée à l’idée d’être privée d’un avenir qui lui paraissait prometteur, tout ça pour le bon plaisir d’un vieil homme aux intentions douteuses.  Elle ouvrit la bouche, mais la porte vint au même moment claquer contre le mur, et Akiko apparut dans l’embrasement. Sa mine sérieuse s’illumina bien vite lorsqu’il vit les deux, penchés l’un sur l’autre, les visages séparés par quelques malheureux centimètres.

    -Je peux repasser plus tard ? proposa-t-il, taquin.

    Les deux, pris sur le fait, piquèrent un fard et s’éloignèrent machinalement, marmonnant que ce n’était pas ce qu’il croyait. Il leur fit signe de garder leurs explications pour plus tard et s’appuya contre l’encadrement.

    -Ayden vient de sortir de la maison, furieux, en verrouillant la porte à double tour. Je pensais que vous pourriez me donner les raisons de son emportement…

    -C’est un enfoiré, lança Warren.

    -Touché, ironisa Akiko. Rien d’autre ? Personne ne l’a provoqué ce matin .. ?

    Théodora leva les yeux au ciel, et se redressa.

    -Tu poses sérieusement la question ?

    -Warren a encore fait des siennes ?

    -Pour changer.

    L’intéressé croisa les bras sur sa poitrine, boudeur.

    -Je vous entends, fit-il remarquer, s’attirant les rires des deux autres.

    Akiko, pour leur laisser un peu d’intimité, allait sortir de la pièce, mais Théo le retint par le bras. Elle jeta un coup d’œil à Warren, puis respira un grand coup et leur annonça :

    -On part.


  • Commentaires

    1
    Dimanche 10 Janvier 2016 à 17:16

    Arf... Mufasa, ça me fera toujours sourire! x'D Franchement, je m'attendais bien à ce qu'ils veuillent partir!

    Moi, je me serais dis que la vie est déjà un enfer, en quelque sorte, donc quitte à ce que ça ne fasse qu'empirer au fil du temps, autant agir tout de suite, quand Hayden se barre le soir justement! :']

    Le langage utilisé change légèrement mais c'est ça colle tellement aux personnages... bref, encore un super chapitre! Assez long mais trop court à la fois. =__=

    2
    Dimanche 10 Janvier 2016 à 17:19

    Merci !

    C'était un peu prédictible, évidemment ^^

    Ce chapitre a été coupé en deux, vu que je bloquais sur une partie. Je posterai la suite plus tard. Les changements de langage viennent surtout du fait que je laisse trainer l'histoire sur des mois, et qu'en général j'ai la flemme de tout relire ^^

    3
    Dimanche 10 Janvier 2016 à 17:23

    Tu me diras... travailler pour un con.. non. Plutôt me risquer à buter Hayden sans qu'il n'ai le temps de prévenir qui que ce soit (une balle dans la tête sans qu'il ne s'y attende), se barrer avec les autres, et basta! :']

    Ok! ^^ Ce n'est pas comme si ça dérangeais au contraire, donc bon!

    4
    Dimanche 10 Janvier 2016 à 17:26

    Pour l'instant, ils ne sont pas partis. Tu verras la suite.

    Ca me rassure ^^

    5
    Samedi 16 Janvier 2016 à 23:45

    Je viens juste de me rendre compte que tu avais posté un nouveau chapitre (et quel chapitre !) ... Enfin, je n'ai qu'une petite semaine de retard v_v

    La chute à la fin du chapitre est assez bien réussie je trouve . Même si on se doute un peu qu'ils essaieront de s'enfuir à un moment ou à un autre, Théo passe une bonne partie du chapitre à nous convaincre que, pour elle, partir serait beaucoup trop risqué ... Tout ça pour qu'à la fin, ce soit elle qui nous balane le fameux "On part." . C'est sans doute ce que j'ai préféré dans ce chapitre, même si l'évolution des sentiments des personnages me plaît tout autant~

    Bref, merci pour ce chapitre ^^

    6
    Dimanche 17 Janvier 2016 à 18:36

    Merci à toi d'avoir lu !

    7
    Lundi 7 Mars 2016 à 18:26

    Coucou! *incruste*
    Mince, tout a été dit /et je suis très en retard/ mais: UN CHAPITRE!! *court* et, effectivement: quel chapitre!
    Il est génial.
    Je suis dans l'attente de la suite!!

    8
    Mercredi 9 Mars 2016 à 18:47

    Merci !

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    9
    Vendredi 12 Août 2016 à 23:49

    Moi ,je trouve ça dommage que tu continues pas ton histoire. Elle est vachement cool. Dommage.

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