• Chapitre 3 : Warren

     Le soleil descendait lentement dans le ciel ; le jeune homme remontait à grands pas la rue piétonne. Un large sourire éclairait son visage, sans raison apparente. Il ne prêtait pas attention aux rares passants empruntant la même route que la sienne, présent et absent à la fois, les pieds sur terre et la tête dans les étoiles. Son pas était vif, ses yeux alertes, s’arrêtant en tout point, observant les ruelles déjà sombres. Il avait les mains dans ses poches, et un air à la fois décontracté et insolent, un de ces airs qui vous intrigue, vous interpelle, un air pouvant être pris pour du défi, l’air d’un homme ni coupable ni innocent. Tranquille, il marchait néanmoins vite, et semblait surveiller du coin de l’œil quelque chose, ou quelqu’un. Craignait-il d’être suivi ? Et pourquoi cet empressement ?

     Le jeune homme bifurqua soudainement dans une ruelle, quittant la grande rue, et tourna encore dans une autre ruelle. Rien dans son allure n’avait changé, sinon un léger froncement de sourcils, et une détermination nouvelle dans ses yeux. Ses semelles claquaient sur les pavés ; à ce bruit se mêlait celui d’autres respirations, rauques, sèches, et d’autres pas aussi rapides, sinon plus. Le jeune homme les avait entendus arriver, ceux de derrière, les trois garçons qui le suivaient, et s’était engouffré dans le labyrinthe des rues pour être en territoire familier. Il promena encore quelques minutes ses poursuiveurs avant de brusquement se retourner.

    -Baumont, reconnut-il en fixant tour à tour ses adversaires. Dos Santos. Et… un nouveau ?

    Le plus petit des trois garçons se redressa fièrement, bombant le torse. Il portait un sweat-shirt gris sale, un jean du même genre et des baskets boueuses, et avait l’air d’un petit soldat dans un uniforme neuf. Ses cheveux châtains ébouriffés lui cachaient une partie du front. Un des garçons qui l’encadraient posa une main sur son épaule, et fixa avec un mélange de défi, de dédain et d’orgueil le jeune homme.

    -L’aîné des Clément. Et toi ? Pas de présentation ?

    Il cracha aux pieds du jeune homme.

    -Ah oui. Warren. Le seul à avoir un nom à coucher dehors.

    Il ne releva pas.

    Celui qui avait parlé était grand, mais semblait beaucoup plus jeune que le garçon calme à qui il faisait face. Et beaucoup plus nerveux. D’ailleurs, pourquoi ? Ils étaient supérieurs en nombre, aucun souci à se faire, non ? Auraient-ils… peur ? Pourquoi ? De qui ? Peur de lui ? Celui qui reste tout seul, celui qui est bizarre, différent ? Mais il n’y a aucune raison… Aucune raison, non. Car que peut-il leur faire, à eux trois ? Rien. Rien, et pourtant, ce jeune homme pas bagarreur effraie. Quelque chose chez lui force le respect, une sorte de présence. Ce sourire amusé, combiné avec deux yeux glaçants dépourvus de joie, comme si on l’avait mal assemblé en lui donnant les lèvres de quelqu’un d’autre, déclenchait des frissons qui couraient sur l’échine de ses interlocuteurs- à ce stade, on pouvait parler d’adversaires. Son regard bleu marine, couleur de l’océan qui dormait calmement quelque part derrière lui, après le port, semblait agité de toutes les vagues que le roi de la mer avait en réserve. Au lieu de lancer des éclairs, ils déchainaient une colère froide ; celle d’un être agacé n’aimant pas être dérangé. Et ces frêles épaules, pointées vers le ciel invisible, ne tressautent même pas pour trahir un léger effroi, ni même la naïve peur de celui qui perd la foi. Il respirait la confiance.

     

    Il poussa la porte de son appartement silencieux. La lumière du salon était allumée, et la télévision aussi. Son frère, à tous les coups. Ses parents ne devaient pas être encore rentrés. Il se déchaussa et alla dans sa chambre dans l’espoir de trouver un peu de calme pour dormir. Peine perdue : on entendait le bruit de la fusillade du film à travers les murs. En désespoir de cause, il s’allongea tout habillé sur son lit et se mit un oreiller sur la tête. Le son était atténué, mais l’air était irrespirable. Il envoya voler son coussin à travers la chambre et se décida à aller voir lui-même son frère pour lui dire d’arrêter la télévision.

    -Baisse le son ! cria-t-il pour couvrir le vacarme en pénétrant dans le salon.

    Il s’arrêta et sourit imperceptiblement. Son grand frère était assis la bouche ouverte et dormait les yeux fermés. Il éteignit la télévision et retourna dans sa chambre.

    Le miroir du couloir lui refléta une image bien singulière, quand il passa devant. C’était lui, avec des marques de griffures sur le visage, comme s’il s’était battu avec des chats sauvages. Il avait les cheveux en bataille et sa chemise était toute froissée. Il soupira. Bien sûr, il aurait pu ne pas se battre, mais ne pas répondre à la provocation était considéré comme de la provocation, chez lui. Et puis, il ne voulait pas passer pour un faible, ni trahir sa réputation. Trois contre un, c’était un combat inégal. Il avait facilement maîtrisé les deux plus grands, mais le plus jeune avait manifesté une ténacité étonnante et avait joué des poings pour ne pas perdre honteusement. Il leur avait soutiré tout ce qu’ils avaient sur eux de valeur, y compris une gourmette en argent. Ainsi allait la loi des Ruelles. Le vainqueur peut dépouiller ses adversaires, et eux ne doivent plus le regarder dans les yeux jusqu’à ce qu’il les autorise à le faire. Injuste ? Oh non. Question d’entrainement. Et puis, tout le monde le savait, on ne provoque pas quelqu’un si on a quelque chose à perdre. Des amateurs, voilà tout. Faisant joyeusement tinter les pièces dans ses poches, il alluma sa lampe de bureau et prit un cahier. Mathématiques. Ce n’était pas une partie de plaisir, tous ces exercices aux formules si compliquées que certains professeurs s’embrouillaient- oh, rien de bien grave. Commençant un premier exercice, son crayon se perdit dans des gribouillis complexes dans la marge. Une sorte de toile d’araignée.

    Il savait bien qu’il ne ferait pas ses devoirs ce soir. Alors il ferma son cahier, posa par terre toutes ses affaires scolaires et sortit un gros classeur. Là, rangés par ordre alphabétique, des plans. Des plans dessinés à la main, avec des légendes. Les ruelles et les rues de sa ville, le nombre de fois qu’il avait rencontré telle personne à tel endroit, les lieux où trouver des groupes était plus fréquent, les lieux dans lesquels il s’était fait battre… Il mit trois croix sur un des plans, deux vertes et une jaune.

    Plus tard, dans son lit, alors que le calme était complet, que ses parents étaient endormis et que la lune éclairait faiblement sa fenêtre, il chiffonna un papier, machinalement. Ses blessures commençaient à le piquer un peu. Mais il n’avait pas vraiment envie de les nettoyer à l’alcool. Franchement. Il en avait un peu assez, de tous les voyous du coin qui se prenaient pour des caïds. Déjà, le seul caïd existant, c’était lui. Enfin quoi, il était plus calme, plus secret ; plus effrayant, aussi. Il ne gagnait pas le respect des autres : les autres le respectaient automatiquement. Et sa maîtrise du pugilat aidait un peu. Il jeta le papier au sol, pensif. S’il arrivait à faire comprendre tout ça aux autres… S’il leur montrait qui il était vraiment, peut-être que tout ça cesserait. Ce n’était pas son âme de justicier qui s’exprimait, bien sûr que non, mais un défi qu’il venait de s’imposer à lui-même.

    Encore un.


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