• Chapitre 4 : Théodora

    Assise en tailleur sur son lit, la jeune ébouriffée jouait avec une balle rebondissante. Ses yeux fixés sur le mur d’en face, que la pénombre l’empêchait de voir, elle lançait la balle, la rattrapait, la relançait, presque machinalement. Un morceau du jouet était arraché, comme si elle avait croqué dedans, et un trombone déplié était piqué dans la matière. La lumière du jour perçait timidement aux stores de sa fenêtre, mais la pièce était sombre. Le lit était défait mais encore tiède, preuve qu’elle s’était réveillée il y a quelques instants. Un réveil posé sur la table de nuit indiquait huit heures moins le quart.

    Elle ne se blessait jamais avec le trombone. Ses mains attrapaient toujours la surface lisse de la balle, et pourtant ses yeux ne voyaient rien. Question d’habitude. Elle faisait toujours quelque chose comme ça, quand elle réfléchissait. Oui, réfléchir. Se poser des questions et essayer d’y répondre. Elle se posait un tas de questions. Inutiles d’un point de vue extérieur, mais très utiles pour elle. Très, très utiles. Déjà, pourquoi était-elle elle. Elle était consciente, et, pour elle, c’est comme si tous les autres étaient des robots, des gens que sa conscience avait inventés. Dans le cas contraire, elle était sûre qu’on pourrait permuter les consciences des autres. Et pourquoi il n’était pas possible de se créer un double. Qu’elle commanderait. Pas un double qui ait son apparence, mais juste un fragment de sa conscience. Pour qu’elle lui fasse dire tout ce qu’elle voulait dire mais n’osait pas dire, qu’il serve de cobaye surtout.

    -Théo… Tu t’es couchée tard hier.

    Le reproche pointant dans la voix de sa mère était à peine voilé. La jeune fille plissa les paupières, la lumière lui agressant les yeux habitués à la pénombre. Elle retomba allongée sur le matelas, dissimulant la balle sous la couverture. Pourquoi fallait-il que sa mère vienne toujours vérifier quelque chose ? Le soir, elle venait vérifier qu’elle respirait bien. Au beau milieu de la nuit, c’était pour voir si la couverture n’était pas tombée. Et le matin, pour voir si elle n’était pas tombée du lit. Elle était constamment surveillée. Impossible de faire quelque chose sans que l’un de ses deux parents soit averti.

    -Tu rangeras ta chambre. Tes cahiers n’ont ab-so-lu-ment rien à faire par terre, pas plus que les peluches dans ta bibliothèque.

    Elle mit son oreiller par-dessus sa tête et grogna. Elle attendit que sa mère referme la porte pour se rassoir sur son lit et rejouer avec la balle. Elle alluma sa lampe de chevet et, tout en jouant, attrapa un de ses livres. Les Yeux du Dragon. Mais pas pour lire, juste histoire de se changer les idées. Le début, elle le connaissait par cœur. La fin aussi…

    Son morceau de GarageBand dans ses headphones, elle patientait en feuilletant le livre. Classique, comme histoire. Un innocent suspecté de meurtre, un de ses proches connaissant la vérité mais se taisant, un méchant magicien… Classique, mais aussi différents, de par le contexte, l’époque, les événements… Refermant le livre d’un coup sec, elle sortit de son lit, sa longue natte se balançant à chaque pas, pieds nus sur le bois qui craque, des cernes énormes et la tignasse ébouriffée. Descendant les marches à pas de loup, elle partait se préparer. Se doucher, s’habiller, se passer un rapide coup de brosse et refaire sa natte, avaler un verre de lait et une pomme, puis partir. Prendre le bus, passer la grille de l’école, s’assoir pendant huit heures sur une chaise, les coudes sur la table, les mains sous la tête, la tête dans les étoiles. Ecouter. Apprendre. Son cartable était fait, avec ses devoirs non bâclés. Etant petite, elle avait lu que ne pas faire ses devoirs était un délit. Que ne pas faire ses devoirs faisait de vous un délinquant Alors elle faisait toujours ses devoirs.

    Un livre sur les genoux, assise dans le bus, elle empruntait comme toujours les transports en commun. C’était un livre-piège, un livre dans lequel il fallait utiliser tout son sens logique pour comprendre avant l’explication de fin. C’était son truc, ça, la logique. Quelque chose de drôle, un passe-temps, le seul dans lequel elle excellait. Peut-être avec le mensonge…

    Descendant du bus, elle ferma son livre et le rangea dans son sac de cours. Ce sac dans lequel elle avait mit sa balle percée. Plusieurs autres personnes descendirent du bus, et la jeune fille eut une drôle de sensation en apercevant l'un des visages. Quelque chose clochait. Elle fit semblant de refaire son lacet, posant un genou à terre, et observa les gens autour d’elle. Non, elle ne rêvait pas, l’homme qui avait pris le même bus au même arrêt que le sien et qui était descendu en même temps qu’elle s’était bien arrêté en même temps qu’elle, faisant mine de regarder l’heure. Peut-être qu’elle devenait parano, mais parano ou pas, ça ne l’inquiétait pas plus que ça. Dans une rue passante, à l’heure où tout le monde partait travailler, il ne risquait pas de lui arriver grand-chose. Elle se releva et marcha tranquillement vers l’école.

    Passant près d’une ruelle, elle se sentit brusquement bousculée. Alors qu’elle allait protester, quelqu’un lui appliqua quelque chose sur le visage. Un genre de tissu vaguement humide… Une odeur amère et douceâtre emplit ses narines, sa gorge, la plongeant lentement dans un état semi-comateux. Non... Non ! Elle se tortillait comme un ver pour échapper à l'étreinte de la personne qu'elle ne pouvait voir, cherchant quelque chose à frapper de sa main libre. Elle donnait des couprs de pieds, essayait d'arracher ce chiffon. Elle se débattait vainement contre son agresseur, contre le produit qui s’insinuait dans son cerveau, mais l’étau de la drogue se resserrait sur elle, tout comme celui du bras de l’homme qui lui coupait presque la respiration. La dernière chose dont elle se souvint fut qu’on hélait un taxi.


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