• Chapitre 6 : Le cinquième étage

     Quand Jimmy s’éveilla, c’était sur un lit qu’il ne connaissait pas, dans une pièce qu’il ne connaissait pas, totalement en territoire inconnu. Il avait très mal à la tête, comme si quelqu’un s’amusait à boxer avec son cerveau. Il se releva lentement, chaque mouvement lui arrachant une grimace de douleur, et resta assis sur le lit. Il se souvenait de ce qui s’était passé. Des trois hommes qui l’avaient attendu avant chez lui, de comment il s’était battu, puis le noir, un noir au goût de narcotique, le narcotique qu’on lui avait fait respirer pour qu’il soit plus facile à enlever… Il se leva d’un bond, essayant de ne pas écouter les cris de protestation de sa tête, et avança jusqu’à une fenêtre. Des barreaux l’empêchaient de s’enfuir et, de toute façon, il devait bien y avoir trois étages sous lui, ou plus. Il n’arrivait pas à voir le trottoir, et surplombait quasiment tous les autres bâtiments. Ne cédant pas à la panique, il marcha vers la porte, posa la main sur la poignée, inspira profondément et la tourna. Elle s’ouvrit à son plus grand bonheur. Il lâcha un petit soupir de soulagement, et sortit.

    Le sol du couloir était recouvert de moquette bleue foncée, et chaque porte portait un petit numéro inscrit en blanc. La sienne était la 568. S’il était dans un hôtel, ça voudrait dire qu’il était au cinquième étage. Il chercha un ascenseur en tournant plusieurs fois dans les couloirs, et finit par en trouver un. Un seul bouton pour l’appeler, une flèche vers le bas. Donc, il était au dernier étage. Il pressa plusieurs fois le bouton, sans aucun résultat. Cassé. La porte derrière lui portait l’inscription ‘’ESCALIERS’’, mais elle ne s’ouvrait pas non plus. Il était enfermé.

    Errant dans les couloirs déserts, il finit par trouver quelqu’un d’autre. C’était une jeune fille aux cheveux longs et roses, assise sur le rebord d’une fenêtre close. Un sac était posé par terre, ainsi qu’une valise. La porte était entrouverte, mais il toqua quand même. Elle se retourna d’un bond, et ses yeux lui lancèrent des éclairs meurtriers. Il commença à regretter de l’avoir dérangée, peut-être que c’était une cliente, après tout. Mais quand elle se jeta sur lui en l’ensevelissant sous une avalanche de mots, il révisa son jugement.

    -Ecoutez-moi bien, vous ! Vous me laissez sortir immédiatement ! Je ne sais pas ce que vous voulez, et je m’en fiche, mais si vous pensez que je vais attendre bien sagement, rester assis ici à attendre qu’on vienne me dire ce que je fiche ici, vous êtes complètement à côté de la plaque.

    Elle allait continuer quand Jimmy leva une main pour l’arrêter. Elle se tut sous le coup de la surprise, et le regarda avec des yeux ronds.

    -Je n’y suis pour rien. Moi aussi, je suis retenu ici contre mon gré. Pas la peine de t’énerver contre moi, d’accord ?

    Elle serra les poings. Le garçon à qui elle faisait face devait avoir cinq ans de moins que lui, et pourtant il était aussi là. Pourquoi ? Elle n’en avait aucune idée. Ils gardèrent le silence quelques instants quand des éclats de voix se rapprochèrent. Ils se tournèrent vers la direction du bruit, et virent bientôt deux autres filles, l’une rousse aux cheveux courts, l’une portant une longue natte noire. Elles avaient l’air de se disputer, faisant de grands gestes avec les bras et ne souriant pas du tout. Jimmy eu un court instant l’idée de se cacher, mais les deux filles les virent avant qu’il n’ait pu faire un geste. Elles foncèrent vers eux à la vitesse éclair sans cesser de tempêter.

    -Vous êtes qui ? demanda la rousse en les fusillant du regard. Comment vous êtes arrivés ici ? Depuis combien de temps ? Vous savez où on est ? Vous avez réussi à descendre ? Il y a des barreaux à vos fenêtres ?

    Celle à la natte l’interrompit.

    -Pourquoi êtes-vous là ?

    Jimmy allait leur expliquer qu’il ne connaissait pas beaucoup de réponses à leurs questions, quand un garçon plus âgé que lui apparut au bout du couloir. Il affichait un air franchement contrarié, pas du tout amical, et les dévisageait avec suspicion et mépris.

    -Quelqu’un peut m’expliquer ce que je fais là ?

    -Bien sûr. Tu nous poses une question à laquelle nous ne sommes pas en mesure de répondre. Ça répond à ta question ? demanda la fille à la natte.

    La jeune fille rousse à côté d’elle leva les yeux au ciel, la jeune fille aux cheveux roses haussa les sourcils, Jimmy croisa les bras et le visage du nouveau afficha un air encore plus contrarié, si c’était possible. Il ne prit pas la peine de répondre et tourna les talons, avec la ferme intention de retourner dans sa chambre. La jeune fille aux cheveux roses le rattrapa, son unique boucle d’oreille tapant contre sa nuque.

    -Attend ! Ecoute, je pense qu’on est tous dans le même bateau. On peut peut-être trouver un moyen de sortir d’ici ensemble, proposa-t-elle en se tournant vers les autres. Parce que se crier dessus et se disputer ne va rien changer.

    -Si, ça va peut-être alerter des gens, corrigea Jimmy. Ceux qui nous ont amenés ici.

    La tension monta d’un cran, et tous hochèrent la tête. La jeune fille aux cheveux roses ouvrit la porte de sa chambre en grand, les pressant d’entrer. Elle s’assit à même le sol, les deux autres filles sur le lit, Jimmy s’installa sur la chaise de bureau, mais le dernier garçon préféra rester debout, s’appuyant contre un mur. Il haussa les épaules et tourna la tête vers la fenêtre, peu désireux de se joindre à la conversation. La jeune fille aux cheveux roses se racla la gorge et prit la parole en première.

    -Moi, c’est Akiko. J’ai vingt-deux ans et vis à Montpellier. Et on m’a enlevé alors que je montais des escaliers pour me rendre à mon appartement. Une porte s’est ouverte, deux hommes en sont sortis, et voilà.

    Elle se tourna vers la jeune fille rousse.

    -Moi, je m’appelle Louise, et j’ai dix-neuf ans. Mon adresse ne vous regarde pas, et je dessinai sur les bords de la… d’un fleuve quand on m’a enlevée. Un homme et un tissu imbibé de narcoleptique.

    Jimmy hocha la tête. Lui aussi, il avait été drogué avant d’arriver ici. Sauf qu’il devait venir de plus loin que tout le groupe.

    -Moi c’est Jimmy, dix-sept ans. J’habite près d’Ipswich, en Angleterre, et on m’a enlevé sur le chemin de l’école.

    Tous baissèrent la tête. Il devait être le plus jeune, même pas majeur. Pourtant, c’était le plus calme, le plus souriant et le plus décontracté des cinq. Il avait pris un ton léger, comme si avoir été enlevé ne présentait pas une grande importance pour lui. Il se tourna ensuite vers la jeune fille à la natte, l’invitant du regard à poursuivre les présentations.

    -Je suis Théodora, j’ai dix-neuf ans. J’ai aussi été enlevée en allant en cours.

    Ils se tournèrent tous vers le dernier, le jeune homme à l’écart, qui tourna la tête vers eux très lentement et dit d’un ton désintéressé :

    -Je m’appelle Warren, j’ai vingt-et-un ans, j’ai été enlevé dans les ruelles. Contents ?

    -Pas tant que ça, répondit Louise. Après tout, on a quasiment tous la même histoire.

    -Se réjouir de ton enlèvement reviendrait à se réjouir de l’enlèvement de chacun, y compris soi-même, renchérit Théodora.

    Warren leva les yeux au ciel et se détourna. Deux gamines, un gosse… Sûr, ils allaient pouvoir sortir d’ici, vu l’équipe qu’ils formaient ! Une équipe d’incapable, oui ! La seule qui paraissait à peu près capable de quelque chose, c’était Akiko, mais il préférait encore faire cavalier seul.

    -Bon, reprit Akiko. Maintenant, on fait un inventaire. J’ai des vêtements dans ma valise, une trousse de toilette, une bouteille d’eau et des livres dans mon sac. Et mes papiers.

    -Je n’ai rien, déclara Louise. Ils n’ont pas pris mon chevalet, et ma boîte de crayons ne devait pas les intéresser.

    -J’ai mon sac de cours, avec une trousse, des cahiers, des feuilles, un livre, un baladeur, une paire d’écouteurs et un casque, lista Théodora.

    -J’ai rien, se renfrogna Warren.

    -Moi non plus, dit Jimmy. Ah si, j’ai un paquet de chewing-gum dans la poche de mon blouson.

    -Parfait, s’exclama Warren avec ironie. Comme ça, on peut survivre à un siège en passant la journée à réviser d’anciens cours, lire des livres et faire des avions en papier ! Quoi de mieux ? Sérieusement, vous pensez vraiment qu’on va réussir à faire quelque chose avec ça, à part mettre le feu au papier pour qu’on meure plus vite ?!

    -Précisément, répondit Théodora.

    Tout le monde se tourna vers elle, l’air surpris. Warren pensa qu’elle se moquait de lui- tout le monde pensait qu’elle se moquait de lui, mais elle affichait un air grave et pensif.

    -Si on fait brûler du papier, on pourra peut-être déclencher les alarmes incendies, ce qui appellera directement les pompiers. On peut appuyer sur le bouton, mais… il peut être désactivé. Akiko, tu as parlé d’une trousse de toilette. Tu as du parfum, du déodorant… ?

    Akiko hocha la tête.

    -Ça peut marcher, reconnut Louise. Le papier s’enflamme à 233°, il faudrait le faire chauffer près d’une ampoule… De plus, le déodorant et l’alcool contenu dans le parfum accélèrent la combustion.

    -On a une chance d’alerter les secours, reprit Théodora Et une chance de brûler vifs si le feu nous atteint avant l’arrivée des pompiers. On va donc déclencher le feu dans une pièce, fermer la porte et courir tous dans une chambre bien plus éloignée.

    -Et pour plus de sécurité, renchérit Jimmy, on mouille des draps, des serviettes, des couvertures… Tout ce qu’on pourra mettre sous le robinet, et on protège la porte de la chambre où l’on se réfugiera. Pour tenir plus longtemps.

    -On aura tout de même cinquante pour cent de chances de mourir, lui rappela Akiko.

    -Je dirais trente-trois pour cent, corrigea une voix masculine. Une chance de réussir, une chance de mourir, et une chance de ne rien faire du tout.

    Ils se tournèrent tous vers l’homme en costume noir nonchalamment appuyé contre l’encadrement de la porte.


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