• Chapitre 7 : Enfer et disparitions

     L’homme qui leur faisait face devait avoir une quarantaine d’années. Il les regardait avec un mélange d’amusement et de satisfaction. De toute évidence, ils étaient parfaits. Parfaits pour ce qu’il voulait. Intelligents, susceptibles, à la fois autonomes et dépendants, pas encore amis- jamais amis, espérait-il. Coéquipiers, mais pas amis. Ils n’avaient pas non plus l’air de reculer devant le risque, ayant accepté de mettre le feu à l’hôtel pour se sauver. Des jeunes pleins de ressources. Il posa successivement les yeux sur Louise, Warren, Akiko, Théodora et Jimmy. Les deux premiers avaient l’air à la fois étonné et mécontent, les deux suivants avec ressentiment et le dernier… de la crainte ? De l’appréhension ? De la fureur ? Il n’arrivait pas à lire son expression, mais Jimmy paraissait vulnérable, le plus vulnérable des cinq. C’était le plus jeune, pas très large d’épaules, pas très grand, pas très affirmé. Et pourtant, c’était le plus important à ses yeux. Celui qui allait décider de tout. Le déclencheur. Il fallait faire très attention à lui. Qu’il n’aille pas se faire tuer avant qu’il n’ait servi à quelque chose, ce serait fâcheux…

    -Qui êtes-vous ? demanda Warren d’un ton sec, brisant le silence.

    L’homme fit quelques pas vers lui. Regardant chaque jeune à tour de rôles, il termina avec Warren, posant ses yeux gris froids sur lui. Le jeune homme réprima un frisson devant ce regard brillant d’une intelligence cruelle et lui fit face, ne rompant pas la bataille de regards qui s’était engagée silencieusement. Personne n’osait les interrompre ; l’homme était calme, Warren avait les sourcils froncés. Finalement, ce dernier baissa les yeux et regarda à droite, incapable de supporter plus longtemps le regard calculateur de l’homme.

    -Qui je suis ? répéta l’homme avec un sourire vainqueur. Bonne question. On m’appelle Harrison, mais mes employés préfèrent m’appeler Monsieur A. Et je suis… votre hôte, sinon votre geôlier.

    A ces mots, chaque personne dans la pièce fit preuve de plus d’attention. Louise et Théodora se levèrent avec une parfaite synchronisation, mais Akiko avait été plus rapide. Il marchait déjà sur Monsieur A, un air féroce sur le visage. Le médiateur souriant avait disparu, remplacé par un être furieux, totalement différent. Jimmy entrevit la jeune fille furibonde de tout à l’heure. Mais Monsieur A continua son discours comme si la jeune fille ne lui faisait pas peur.

    -Ce sont mes hommes qui vous ont amenés ici, sous mes ordres bien entendu. Ils étaient chargés de ne pas vous faire de mal, mais ont failli à leur mission, déclara-t-il en désignant Warren.

    Le jeune homme tira un peu plus sa manche droite sur son bras, comme pour cacher quelque chose.

    -J’en suis vraiment désolé. Il y a dans les salles de bains tout ce qu’il faut pour vous soigner. Tout ce qui est à cet étage vous appartient.

    -Pourquoi tant de gentillesse ? l’interrompit Louise. Après tout, vous nous avez kidnappés. C’était pour tester votre hôtel, ou vous présenter ?

    -J’y viens, répondit-il calmement. J’ai un service à vous demander. Oui, j’ai besoin de vous. Pourquoi vous, spécialement ? Parce que de la cinquantaine de jeunes que j’ai fait espionner, vous êtes les plus qualifiés pour ce travail. Intelligents, persévérants… Chacun de vous a une qualité principale, que les autres n’ont pas, ou pas aussi développée. C’est pour ça que j’ai besoin de vous, de vous tous. Vous avez déjà montré que vous ne reculez pas devant la prise de risque, que vous ne cédez pas à la panique… Je n’ai pas besoin de plus pour être convaincu.

    -Et si on refuse de vous aider ? demanda Théodora.

    Il se tourna vers elle, lui offrant un sourire sceptique.

    -En vérité, vous n’êtes pas vraiment amenés à accepter ou à refuser. Vous allez me rendre ce service, de gré ou de force.

    -On peut s’échapper. Accepter et partir ensuite sans avoir rien fait.

    -Pour aller où ? A l’heure qu’il est, vous êtes tous hors du système.

    Tous le regardèrent avec des mines dubitatives et incrédules. Il soupira.

    -Tu es parti avec une petite amie imaginaire après avoir envoyé une lettre pas très aimable à ta mère, annonça-t-il à Jimmy. Actuellement, tu as la nationalité australienne et tu ne vis pas loin de Sidney.

    Jimmy le regarda, sans vraiment comprendre, trop surpris pour réaliser le sens de ces paroles.

    -Toi, dit-il en pointant Louise, tu t’es noyée dans la rivière près de laquelle tu dessinais. On a ramené le corps à ta famille. Une gentille fille portant tes papiers qui nous avait trahis. Bien sûr, elle est un peu défigurée, pour qu’on ne découvre pas la supercherie.

    Louise se rassit doucement sur le lit. Elle posa lentement sa tête dans ses mains et resta silencieuse jusqu’à la fin de l’entrevue.

    -Warren. Tu as été difficile à éliminer. Finalement, on a fait sauter un bâtiment. Malheureusement pour toi et quelques gars, tous les gens présents sont morts. Horrible, pas vrai ?

    Warren serra les poings à s’en faire blanchir les jointures. Akiko crut qu’il allait frapper Monsieur A, mais il n’en fit rien, restant immobile.

    -Ah, Akiko. Toi, tu n’es pas mort. Tu as été engagé dans une mission… Laisse-moi réfléchir… Ah, ça me revient. Tu es parti dans un sous-marin et tu ne dois pas remonter à la surface avant… Sept ans. Bien sûr, il se peut que le sous-marin en question rencontre un problème ou deux, entre temps.

    Akiko pâlit et baissa les yeux.

    -Et pour terminer, dit-il en s’adressant à Théodora, on a retrouvé tes papiers tâchés de ton propre sang au détour d’une rue, ainsi que ton portefeuille vide. La police recherche le corps et les coupables, et tes parents ont déjà organisé une cérémonie funéraire. Mes condoléances.

    Théodora recula comme s’il l’avait giflée. Elle n’existait plus, aux yeux de ses parents, de la loi, de tous… Le plan de cet homme était diaboliquement bien pensé.

    -Et pourquoi avez-vous prit cette disposition ? se força à demander Théodora, question que tout le monde retenait, redoutant la réponse.

    -Je suis parti du principe que vous accepteriez.

    Ils se turent tous. Pendant plusieurs minutes, Monsieur A laissa un silence s’installer, savourant cette première victoire, ce premier pas accompli vers son génial plan. Puis, quand il considéra que chacun était assez détruit, qu’ils étaient prêts à entendre la suite, il s’éclaircit la voix et continua.

    -J’ai besoin de vous. Ici, les malfaiteurs sévissent à chaque instant. Aucun de mes hommes n’est assez intelligent, assez courageux, assez… Bref, aucun n’est comme vous, capable de rétablir l’ordre. C’est pour ça que je vous ai choisi vous. La logique, la connaissance, l’analyse, la détermination, et notre perle rare : le sens de l’humanité.

    -En somme, vous voulez qu’on se mette à votre service, résuma Warren.

    -Oui. Mais ne vous inquiétez pas. Vous pourrez garder cet étage, et vous reposer après chaque mission. Je vous encourage à travailler en équipe. Et ne tentez pas de vous enfuir : ici, vous n’avez personne sur qui vous appuyer.

    -Et c’est où, ici ? demanda Louise d’une voix blanche.

    -New-York, déclara Monsieur A avec un léger sourire.


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