• Chapitre 8 : Le pacte

    Louise était assise derrière une table, l’une des nombreuses tables disposées en rond dans la salle de réception du dernier étage. Elle dessinait avec les crayons qu’on lui avait donnés. Un peu plus loin, Jimmy était plongé dans un des livres d’Akiko, Akiko fixait ses pieds avec une adoration sans bornes, Warren écoutait de la musique avec le casque de Théodora qui relisait son livre. Ils attendaient, attendaient tous la visite de Monsieur A. Accepter, ça voulait dire sortir, voir le soleil, et ils en avaient plus besoin que tout autre personne. Six jours qu’ils étaient dans cet hôtel, six jours sans sortir, sans avoir rien décidé. Six jours, c’était le temps que leur laissait Monsieur A pour réfléchir.

    -Ça pourrait vraiment être bien, lâcha Jimmy en brisant le silence. On pourrait sauver des vies, faire le bien. Vous ne voulez pas combattre le mal ?

    Louise soupira. Ce discours, ils l’entendaient tous les jours, et elle en avait un peu assez.

    -Tu as déjà été confronté à des gens acculés et sans scrupules ? rétorqua-t-elle. Tu t’es déjà battu ? Tu penses pouvoir porter et cette responsabilité, et une arme ? Ou alors tu vas leur dire d’arrêter leurs magouilles en menaçant tout le monde avec une casserole ?

    Théodora la fusilla du regard. Elle comprenait les deux, dans un sens, et les deux lui tapaient sur le système.

    -Le problème, trancha-t-elle, c’est de savoir pourquoi cet homme a besoin de nous. Ne me faites pas croire que ses hommes de main ne sont pas capables de régler ses affaires. Les guerres de clans, c’est toujours d’actualité.

    Akiko se leva et frappa des mains sur la table. Les disputes incessantes l’agaçaient, à défaut de faire avancer les choses. Qu’ils se divisent, ils réussiraient mieux à ne rien faire ! Elle allait faire quelque chose qui ne lui plaisait pas, mais si c’était la seule façon de les faire taire, alors autant essayer.

    -Ça suffit ! ordonna-t-elle. Maintenant, vous m’écoutez tous.

    -De quel droit on t’obéirait ? demanda Warren d’une voix trainante, sans retirer son casque.

    -Eh bien, argua Akiko, je suis le plus vieux, ici.

    -Le plus vieux ? releva le jeune homme.

    Akiko hocha la tête, et répéta :

    -Le plus vieux. Enlève ça de tes oreilles, tu entendras mieux. Il est clair que nous n’avons pas le choix. Nous sommes en territoire inconnu, en pays inconnu, nous n’existons plus aux yeux des autres, on est bloqué là. Et je doute que ce Monsieur A se soit donné tant de mal pour nous capturer si c’était pour nous laisser partir avec une carte de la maison. Vous n’avez pas encore compris ? On est dans une impasse. On accepte, et il nous laisse tranquilles. On refuse, et je n’ose pas imaginer sa fureur. De plus, il doit avoir des centaines d’hommes postés autour de cet hôtel.

    -Je n’envisageais pas une carrière dans la police, objecta Théodora.

    -Moi si, répondirent en même temps Akiko et Louise.

    Ils se regardèrent un instant, puis un sourire fugace passa sur les lèvres d’Akiko. C’était déjà ça. Il se tourna vers Jimmy, qui était resté silencieux depuis son intervention.

    -Je suis sûr que ce sera dangereux, reprit-il plus doucement. Et je suis sûr que Monsieur A le sait parfaitement. Mais de toute façon, nous n’avons pas le choix. Autant essayer. Ceux qui sont avec moi…

    Il se leva sans rien ajouter d’autre et sortit de la salle. Ceux qui étaient restés s’évitèrent du regard, baissant les yeux, jusqu’à ce que Jimmy se lève à son tour et sorte. Les trois derniers gardèrent le silence, silence seulement troublé par les pas des deux garçons dans les couloirs. Finalement, Louise se leva aussi, laissant son dessin sur la table. Elle jeta un coup d’œil aux deux, avant de sortir, comme les autres. Théodora leva les yeux vers Warren, qui la dévisageait avec une expression mauvaise et désagréable. Elle réfléchit quelques temps, consciente de la décision qu’elle prendrait en se levant, puis se releva et sortit à la suite de Louise. Tout plutôt que de rester avec ce type.

    Ils étaient tous assis dans la chambre d’Akiko. Ce dernier était à la fois triste et heureux, heureux d’avoir pu rallier tous ses futurs coéquipiers, et triste de n’avoir pu convaincre le dernier. Si Monsieur A disait vrai, c’est ensemble qu’ils arriveraient à quelque chose. Il balaya les trois autres du regard. Jimmy se tenait bien droit, un sourire fendant son visage. Il lui faisait penser à un enfant, un gamin qui a hâte d’aller voir un film d’aventure, sauf que ce gamin ne devait pas avoir conscience qu’il jouait dedans. Et que ce n’était pas un film. Louise, quant à elle, était plutôt stoïque, comme résignée. Elle l’avait épaté, tout à l’heure, en sortant sans réfléchir la température de combustion du papier. Il était sûr qu’elle connaissait aussi la température des flammes, et le temps que mettrait l’hôtel pour brûler entièrement, du moins cette chambre. Et Théodora semblait ne penser à rien, regardant Jimmy avec un mélange d’appréhension et de sympathie.

    -Bon. C’est déjà ça, essaya-t-il pour les faire parler.

    Personne ne répondit.

    -Euh… Bon. J’ai une idée. Vu qu’on est tous dans la même galère, on s’engage à veiller les uns sur les autres ?

    -Je m’engage à veiller sur les autres, acquiesça Théodora d’un air absent, ne quittant pas Jimmy des yeux.

    Akiko fut surpris qu’elle réponde la première, mais agréablement surpris.

    -Pareil, reprit Jimmy. Je promets de veiller sur chacun de vous tant que cela me sera possible.

    -Moi aussi, continua Louise. Je veillerai sur vous, tout le temps que j’en serai capable.

    -Je m’engage aussi.

    Tous se tournèrent vers la porte. Warren les regardait, ses yeux océan transperçant chacun ici présent. Il avait ses mains dans ses poches, le casque autour du cou, et ne s’était pas départit de son air boudeur.

    -Je jure de veiller sur vous, dit-il en s’asseyant par terre.

    Le visage d’Akiko se fendit en un sourire radieux, ainsi que celui de Jimmy. L’un paraissait heureux, l’autre était carrément aux anges. Akiko plaça sa main au centre. Ils posèrent tour à tour leur main par-dessus celles des autres, scellant entre eux un pacte. Puis Akiko se leva, et posa un doigt sur l’interphone.

    -Pas de regrets ? questionna-t-il.

    Devant l’air déterminé des autres, il appuya sur le bouton.

     


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