• Chapitre 9 : Règlements

    -Content que vous vous soyez décidés, commença Monsieur A en affichant un large sourire. J’avais peur que vous ne refusiez. Bon, vous n’en aviez pas la possibilité, mais on trouve toujours des rebelles dérangeants.

    Ils étaient encore dans la chambre d’Akiko, n’ayant attendu que quelques secondes avant que Monsieur A n’arrive. Théodora le soupçonnait d’avoir patienté tout ce temps dans l’ascenseur. Il les fixait tour à tour dans les yeux, et quand arriva le tour de la jeune fille, une sensation désagréable l’envahit devant le regard inquisiteur de l’homme. Comme s’il lisait en elle, comme dans un livre.

    -En revanche, continua-t-il, pour être à mon service, il faut suivre quelques règles très simples.

    Warren lâcha un soupir d’ennui. Encore des règles à suivre. Il en avait marre. Déjà que pour lui, l’autonome, l’indépendant, rester cloîtré ici ne lui plaisait pas du tout, obéir à un homme dont il ignorait tout l’insupportait au plus haut point. Monsieur A dû s’en apercevoir, car il posa ses yeux glaçants sur lui.

    -Des règles tellement simples que si vous avez le malheur de les enfreindre, je vous ferai exécuter publiquement pour trahison, dit-il en vrillant Warren du regard, comme s’il ne s’adressait qu’à lui. J’espère que vous avez bien compris… tous.

    Warren soutint le regard de l’homme, insubordonné, comme toujours. Il détestait cette sensation d’impuissance, la sensation que toute la rébellion dont il pourrait faire preuve ne servirait qu’à amuser Monsieur A, au lieu de le mettre hors de lui. Il avait envie de hurler, de tout faire pour qu’il s’énerve, de refuser tout ce qu’il proposerait, au risque de se faire tuer, ou pire. Mais tout sauf se sentir inférieur.

    -Laissez-moi vous les énoncer, reprit-il d’une voix trainante et vaguement amusée. Premièrement, vous ne me trahissez jamais. Ce serait la plus grosse erreur de votre vie, de celle de votre famille, de vous amis, de tous ceux que vous connaissez et aimez.

    Il les laissa digérer ses paroles, ravi de l’effet qu’elles produisaient sur le groupe hétéroclite, semant un vent de doutes et de panique aussi bien dans les cœurs que dans les âmes. Il adorait jeter la peur et la confusion. Et ce jeune groupe était parfait : assez vieux pour comprendre les allusions et assez jeune pour les craindre.

    -Ensuite, interdiction formelle d’entrer en contact avec quelqu’un d’extérieur à vos missions. Même mes employés. Même les employés de cet hôtel. Si vous avez besoin d’informations, demandez-moi, ou débrouillez-vous pour les trouver.

    Il fit une pause, inspirant calmement. Il se délectait de la tête des jeunes, peinte d’un mélange d’inquiétudes et de colère, avec un soupçon de résignation. C’était vraiment le plus beau des divertissements que d’exercer son emprise sur des esprits influençables comme eux.

    -Et pour terminer, il est interdit de refuser un de mes ordres. Ou d’en contourner un. Ou d’en discuter un. Parce que j’ai horreur de ça, et je suppose que vous aussi en aurez horreur si vous essayez. Croyez-moi, c’est pour votre bien. Ni vous ni moi ne souhaitons qu’il ne vous arrive malheur… Surtout vous.

    Il leur offrit le sourire qu’a le crocodile avant de dévorer la gazelle, et tous réprimèrent un frissonnement. Des menaces à peines voilée, des intonations belliqueuses… Ils avaient intérêt à être prudents, très prudents. Akiko jeta un coup d’œil en biais à Warren, qui avait du mal à se retenir de se jeter à la gorge de Monsieur A. Il décida donc de prendre les devants et s’avança.

    -D’accord. On va respecter vos règles, Monsieur, déclara-t-il.

    Monsieur A haussa un sourcil. Quel groupe surprenant. Toujours un pour rattraper l’autre. Il hocha la tête et son sourire s’élargit, alors qu’il faisait face à Akiko. Puis il tourna les talons et, alors qu’il allait sortir, se ravisa.

    -Ah. J’allais oublier. Maintenant que vous faites partie de mes employés, vous allez devoir porter un costume. Rien de trop farfelu, continua-t-il en coupant court à leurs protestations. Juste pour qu’on puisse vous reconnaitre comme à moi. Un jean bleu ou un pantalon noir, une chemise blanche et une veste noire, ainsi que des chaussures noires suffiront. Pour tous, une cravate noire.

    -Pourquoi ? demanda Louise.

    -On ne discute pas mes ordres, chère petite. Néanmoins… J’ai horreur des nœuds papillons. Et des chaussures jaunes feraient tâche dans une pareille tenue. Vous avez chacun un costume qui vous attend dans vos penderies respectives, ainsi que des chaussures, tout à votre taille.

    Il fit encore mine de sortir et revint sur ses pas.

    -Oh, et pendant que j’y pense…

    Il sortit de sa poche cinq papiers plastifiés.

    -Vos permis de port d’armes.

    Théodora regardait le petit papier qu’elle tenait dans sa main. Elle avait pris une douche, s’était changée, et s’était assise sur la chaise de bureau de sa chambre, incapable de bien se rendre compte des évènements. Elle n’avait pas de permis de tuer, mais un permis de port d’armes. En un sens, c’était pire. Elle allait porter une arme. Apprendre à s’en servir. Être amenée à s’en servir, peut-être contre un autre humain, peut-être contre quelqu’un de plus jeune qu’elle. Et elle avait peur de cette réalité. Alors, immobile, elle essayait de se convaincre que ce n’était qu’un rêve. Juste un rêve stupide, un rêve idiot, un rêve, un cauchemar. Qu’elle allait se réveiller.

    Jimmy arpentait les couloirs comme un revenant, ne sachant que faire, quand il passa devant une porte entrouverte. Curieux, il y jeta un coup d’œil. C’était la fille à la natte, la tête posé sur une main de dos. Il entra sans frapper, mais elle se retourna vers lui, alertée par le bruit de ses pas.

    -Moi aussi, il me faut du temps pour réaliser, commença-t-il doucement. Ça va aller, Monsieur A sait parfaitement ce qu’il fait. Et puis, on a promis de veiller les uns sur les autres.

    Elle essaya de sourire, puis, devant ses tentatives infructueuses, abandonna.

    -Je n’ai pas peur de ça. C’est juste que… Pourquoi nous ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi ici ?

    -Pourquoi pas nous ? Et pourquoi pas maintenant et ici ? Tu n’obtiendras pas de réponses, cesse de te creuser la cervelle inutilement.

    Il l’observa, cette fille plus grande que lui et qui paraissait pourtant sur le point de craquer. Ce n’était pas lui, le grand frère rassurant, qui réconfortait tout le monde. Il ne pouvait cependant pas la laisser dans cet état, alors il lui releva la tête.

    -On va réussir. On sera des héros, soudés comme les doigts d’une main, tu verras. Je te le promets.

    Elle réussit à sourire, et planta son regard dans le sien. Silencieusement, intérieurement, elle se fit la promesse de le protéger coûte que coûte, ce garçon trop jeune, trop jeune soldat pour être envoyé au front sans protection et entraînement. Ce garçon qui n’avait pas l’air de réaliser ce qui lui arrivait, et qui se confortait dans des idées utopiques. Elle ferait tout pour qu’il vive aussi longtemps que possible, sain et sauf. C’était quelque chose qu’elle pouvait faire sans désobéir aux règles.

    -Ça ira, mentit-elle pour le rassurer. Donne-moi juste quelques heures pour m’y faire, d’accord ?

    Il soupira.

    -Si tu as besoin de moi, je suis dans la chambre 568, l’informa-t-il en sortant.

    Elle regarda en silence la porte par laquelle il venait de disparaître. Beaucoup trop jeune pour ça… Ils étaient tous trop jeune, mais lui plus que les autres. Trop jeune, trop ignorant, trop confiant. Un étrange malaise lui serra la gorge, alors qu’elle sortait sa balle de son sac. Tout se passait trop vite.


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