• De tout et de rien

                    C’est moi, avait-elle dit en souriant, un doigt posé sur la couverture du livre. Le ravissement de Lol V. Stein. Arrête de dire des bêtises, Pyrène, toi tu n’es pas folle. Elle avait répété, mais si, c’est moi, ce n’est pas de la folie, c’est un état du cœur. C’est une absence du cœur, avait corrigé la professeure, Pyrène s’était tue. On ne pouvait pas la dire absente, non, c’était plus subtil que ça. Elle était, comme l’aurait dit Tatiana, . C’était plutôt une sorte de malaise général qui la caractérisait, comme si elle cherchait désespérément à faire partie d’un groupe. Pyrène était là, mais là n’était pas sa place. Peut-être n’en avait-elle pas, ou peut-être en avait-elle trop. Les deux tendaient à se confondre. Le rien et le tout ne faisaient souvent qu’un. C’était ça, Pyrène était à la fois rien et tout, dans ces deux univers voisins, frères, jumeaux presque.

                    Elle avait récidivé, quelques temps après, quand Lol était arrivée à cet état de dépersonnalisation. Lol n’est personne, avait dit la professeure. Pyrène s’était raidie et avait murmuré qu’au contraire, la maladie de Lol résidait dans le fait qu’elle était tout le monde. Lol est une éponge, Lol a aspiré tout le monde et s’est perdue dans la multiplicité de son esprit. Elle la comparait à Emma Bovary. Lol et Emma s’étaient perdues de vue à un moment de leur vie, avaient avalé tant de vies, tant de personnes qu’elles en étaient devenues difformes, engoncées dans la platitude de leur existence, dans l’étroitesse de l’esprit des autres. Le monde attribuait aux maux des deux jeunes filles la recherche de leur moitié, et Pyrène soutenait que leur maladie venait du fait qu’elles se savaient déjà une. Pyrène disait qu’elle aussi était une. Pas une moitié, pas la complémentarité de quelqu’un d’autre, mais une et une seule, sans place pour autre chose. J’avais ri, un peu inquiète, et lui avait donné un coup de livre sur la tête. Ta multiplicité m’empêche de me concentrer, Py, tais-toi donc un peu. Elle s’était tue comme à regret.

                    Elle le faisait souvent, se taire à regret. Au beau milieu d’une phrase, par peur de dire une bêtise. Ou plutôt, par peur de dire une vérité. Pyrène agissait comme si elle détenait les clefs de la connaissance, et aurait préféré mourir plutôt que de nous les révéler. Comme si elle voulait nous protéger, elle qui avait été ravagée par le poids de la vérité. L’important était que Pyrène savait, et qu’elle savait que personne d’autre ne devait savoir. Personne ne demandait rien, c’était inutile. Elle disait, c’est presque comme… et coupait sa phrase, changeait de sujet. Nous avions l’habitude. L’autre regret, c’était quand personne ne l’écoutait. Quand son auditoire se désintéressait d’elle, quand les oreilles devenaient inattentives ou pire, quand quelqu’un osait prendre la parole par-dessus les siennes, elle s’interrompait pour ne jamais finir. Je regrettais toujours ces moments, rares moments où elle pouvait m’apporter la lumière, abruptement coupés par la grossièreté de mes pairs. Je pressais, continue, elle disait que ça ne faisait rien. Ce n’est pas grave, ce n’était pas important, vous n’aviez pas besoin de l’entendre. J’étais laissée frustrée, comme une assoiffée à qui on aurait retiré la cruche après avoir fait miroiter l’eau. J’étais assoiffée de Pyrène, de ses paroles, de son air blasé, de son ressenti des choses, du monde, de ses silences, de tout son être. Je n’étais pas la seule. Elle était belle, grande et opulente, brune et noire, une déesse grecque moderne. Artémis, elle disait en riant, souvent. Je rectifiais, Aphrodite, mais elle secouait toujours la tête, non non, Artémis ou rien. Je lui laissais Artémis. On ne lui avait jamais connu aucune aventure, aucune histoire, aucune romance. Nombreux étaient ceux qui lui tournaient autour, encore plus nombreuses celles qui l’observaient à la dérobée, quand ses yeux étaient occupés dans un livre. Elle disait souvent, regarde comme il est beau, regarde comme elle est gracieuse. Serait-ce de l’amour, Pyrène ? Elle secouait la tête, non, tu te trompes, j’ai dit : elle est belle. C’est une attirance purement esthétique. Elle en comptait trois, des attirances. Sexuelle, romantique, et esthétique. Peu de personnes les distinguent, affirmait-elle fièrement. J’entendais : moi, je les distingue. C’était peut-être ce qu’elle voulait dire. Elle me corrigeait souvent, non ils ne s’aiment pas, l’attirance est purement esthétique. Ils se désirent alors ? Non, tu ne comprends pas, esthétique ne rime pas avec sexuel. Avec romantique alors, Py ? Non, toujours non, tu ne comprends pas, tu ne comprends jamais… Tu ne veux pas comprendre ? J’essaie, Py, j’essaie, mais tu ne me facilites pas la tâche… Lol, Anne-Marie Stretter et Michael Richardson, c’est sexuel, esthétique ou romantique ? Aucun, enfin, tu le fais exprès ? Lol n’a aucune attirance, chez elle c’est une curiosité, un besoin d’imiter, une sorte de recherche du conformisme. Tu me dis que Lol n’a jamais éprouvé aucun amour, aucun désir pour Anne-Marie et Michael ? Non, soutenait-elle, c’est plus compliqué que ça, chez Lol c’était le besoin de ressembler aux autres, elle qui avait le malheur d’être différente. Tout le monde lui rebattait les oreilles avec l’amour et l’acte sexuel, elle avait besoin de voir ce que c’était, de voir les autres en faire l’expérience pour avoir une chance de comprendre. Lol, elle était au-dessus de ça, je t’ai dit qu’elle était une et une seule. Bien sûr, Pyrène, tu as raison, on va déjeuner ?

                    Pyrène, sous son masque d’impassibilité, était très irascible. La moindre parole de travers se soldait d’un regard dur, froid, appuyé, jusqu’à en être mal à l’aise. Généralement, elle se levait et quittait la pièce par la suite. Elle avait aussi horreur de ceux qui décidaient pour elle. Ceux ou celles qui avaient le malheur de lui dire, un jour ça ira mieux, tu auras un travail, une maison, un mari ou une femme, quelques enfants, tu seras enfin heureuse, elle posait les deux mains sur la table et lançait le regard. Sèchement, elle répliquait, de quel droit définis-tu mon bonheur ? De quel droit l’associes-tu au mariage, à l’amour, à la parenté ? De quel droit limites-tu ma vie à quelques possessions et quelqu’un à embrasser le soir, après le travail ? Mon bonheur, je le veux plus complexe, je veux qu’il soit fait de musique, de découvertes, de plusieurs personnes, de marches la nuit, dans les musées, de larmes retenues pour ne pas mouiller la page d’un livre, de danses devant mon miroir, de recherche d’absolu devant les étoiles, de connaissances grandissantes, de mille et une sensations, de la vie qui grandit et, paradoxalement, diminue de jour en jour. Je trouve ça insupportable que tu confines ainsi mon bonheur à quelques personnes et une maison. Je n’ai et n’aurai jamais besoin d’une seule personne pour être heureuse. Dieu m’a faite et m’a donné ce don, celui de me faire sourire moi-même. Dieu ne parle jamais au singulier, il dit aimez-vous les uns les autres. Pas aimez-vous vous deux tous seuls. Comment veux-tu que j’accorde tout l’amour que mon cœur contient à une seule personne ? Ce serait dévastateur, pour nous deux, une catastrophe, ma fin du monde. Mon bonheur sera grand et moi je serai toujours célibataire. On se taisait, on cherchait le vrai sens de ses paroles, elle ne disait rien. Quand quelqu’un avait le malheur de lui dire, tu ne diras pas ça quand tu auras trouvé la bonne personne, elle  passait son bras autour des épaules de ceux qui l’entouraient et répondait, j’ai déjà trouvé les bonnes personnes.

                    Elle était venue un jour près de moi et avait souri. Il y a un mot pour moi, pour Lol V. Stein. Lequel Pyrène ? On dit asexuel, on dit aussi aromantique. Aromatique ? Elle avait ri, mais non, enfin, je ressemble à du romarin pour toi ? Aromantique, avec le préfixe privatif. Ça veut dire qui ne ressent aucune attirance romantique. C’est rare, très rare, 1% de la population mondiale est asexuelle, encore moins pour aromantique. C’est bien, Pyrène, je suis très heureuse de te l’entendre dire. Une fille derrière avait écouté, sans rien dire au départ, puis avait pris la parole. Comment tu le sais, d’abord ? C’est une sorte de dysfonctionnement, une erreur de programmation dans l’âme ? On te l’a diagnostiqué, ou tu l’as trouvé seule ? Tu peux le soigner ? Tu peux redevenir normale ? Pyrène s’était figé devant le sérieux de la jeune fille. J’aurais dû intervenir, dire quelque chose, n’importe quoi. Je ne l’ai pas fait. Py s’est levée lentement, et à la fille, à moi, à la classe, à la terre entière, avant annoncé, je ne suis ni folle, ni malade. Je ne suis pas une erreur, encore moins un dysfonctionnement. Je suis normale. Ne confonds pas normal et commun. Je suis normale mais pas commune. Toi, tu es commune. Pas normale. Normale n’existe pas, normale ne veut rien dire. La norme, c’est ce qui est commun. Elle avait commencé à pleurer, peut-être sans s’en apercevoir, peut-être par lassitude. C’était l’état dans lequel elle paraissait, lasse, fatiguée du monde entier. Elle s’était rassise, ses larmes coulaient sur son sandwich, sur son menton, finissaient leur course dans son foulard. Elle se tut comme à regret.

                    Le soir, elle m’a appelée. Je pouvais sentir les sanglots dans sa voix, qu’elle essayait de retenir, au mieux de masquer. Je suis normale, ein ? Je ne suis pas malade, ein ? Non, Pyrène, je l’avais rassurée, tu es parfaitement normale. N’écoute pas ce que les gens te disent, des cons tu en trouveras toujours. Toi tu es au-dessus de ça, toi tu es pure, éthérée, trop belle pour les autres. Elle s’était calmée, oui c’est ça, tu as raison, merci et avait raccroché. Elle avait besoin de ça, Pyrène, d’être constamment rassurée par les autres sur son appartenance à une quelconque norme. Je le savais, parce que j’avais côtoyé la Pyrène secrète, celle qu’elle était dans une chambre la lumière éteinte, les yeux collés par le sommeil, celle qu’elle était après un livre qu’elle avait trouvé sublime, après Lolita, après Notre-Dame de Paris, après Le ravissement de Lol V. Stein, celle qu’elle était une bière brune à la main, la moitié déjà dans son ventre, celle qu’elle était quand on ne regardait pas. Pyrène, elle cherchait l’approbation, l’aval de tout le monde, derrière sa façade brusque et assurée, elle était désespérée d’être perdue dans le tout et le rien, elle voulait arriver à un juste milieu comme les autres. Etre, comme aurait dit Tatiana, là.

                    Elle m’a rappelée quelques heures plus tard. Je suis comme Lol mais sans le côté voyeur, on est bien d’accord ? Oui, Pyrène, bien sûr Pyrène, une Lol V. Stein sans le côté voyeur. Elle avait laissé passer un instant puis avait ajouté, Lol sans ce penchant, c’est plus rien ? Non Pyrène, Lol sans ce penchant c’est tout.


  • Commentaires

    1
    Mercredi 9 Septembre 2015 à 18:03

    Coucou, c'est encore moi :)
    Bon alors, je viens de terminer la lecture de cette nouvelle mais je dois avouer que j'ai un peu de mal à comprendre vraiment où tu veux en venir, je crois que je ne comprends pas le sens en fait... Ne te vexe pas (et j'espère que ce n'est pas le cas, je m'en voudrais beaucoup autrement...), je me disais simplement que tu pourrais peut-être m'aider à le comprendre. Je n'ai pas tellement compris qui était les différents personnages, je me mélange avec les noms que tu écrits en citant les bouquins... enfin, c'est un peu le bazar dans ma tête XD
    J'espère que tu pourras m'aider à éclairer un peu ma lanterne :pBsx

    Eaden

    2
    Mercredi 9 Septembre 2015 à 18:49

    Tu ne me vexes pas du tout ! J'ai fait exprès d'écrire quelque chose assez "imperméable", c'est pour dire... ^^ Pour comprendre un peu, il faut avoir lu Le ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras (un livre... particulier ._. ). Je voulais illustrer que Pyrène est à la fois rien et tout. C'est le malaise adolescent, la perte de repères, le questionnement de soi, mais aussi le paraître, cette conviction qu'il ne faut surtout pas montrer que ça ne va pas aux autres. Et puis c'est aussi rien, Pyrène, puisqu'elle refuse tout label et appellation. Je me suis un peu inspirée de moi pour cette histoire ^^

    Seule Pyrène est un personnage à part entière, les autres sont empruntés (Emma Bovary, Anne-Marie, Tatiana et Lol) à la littérature française.

    3
    Mercredi 9 Septembre 2015 à 19:07

    Je penses que tu dois te douter que... je n'ai effectivement pas lu ce livre XD
    Ah oui, vue comme ça, je comprends mieux l'histoire effectivement, merci ^^
    D'accord, j'avais un doute pour les personnages XD

    4
    Mercredi 9 Septembre 2015 à 21:29

    Je t'en prie.

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