• Emma

    C'est trop cotonneux.

    C'est tout ce que Emma pense de sa vie. Jamais de chute, elle retombe toujours sur un doux tapis de coton. Sa voix elle-même est nimbée, feutrée, comme lointaine, et ses oreilles n'entendent plus aussi bien qu'avant. Pourtant elle n'est pas vieille, seulement dix-neuf ans... Mais parfois, le poid du monde retombe sur ses épaules cotonneuses et elle se sent lasse, lasse, lasse... Comme si elle avait soudainement pris cent ans, comme ça, d'un seul coup. Aucun médecin n'arrive à expliquer ce qui lui arrive. Elle passe toute la journée avec un sourire figé sur ses lèvres, sans jamais parler, sans jamais ouvrir la bouche, rien, rien, rien du tout. Une coquille vide qui sourit, voilà ce qu'elle est. Sa mère est revenue s'occuper de sa fille, mais ça n'a rien changé, et la mère perd peu à peu espoir. Elle ne crie plus sur elle. Elle ne lui parle plus. Parfois, elle la regarde juste, avec des yeux de chien battu, et dans ces cas-là Emma voudrait la secouer, lui hurler que oui, elle est vivante, elle est vivante merde ! Pas la peine de faire comme si elle était déjà passée de l'autre côté.

    Elle ne fait rien de ses journées. Allongée sur son lit dans la même position, elle ne va plus en cours. Elle ne parle plus à personne, ne regarde plus personne dans les yeux, ne fait même pas attention à ce qu'on lui dit. Sa peau manque de soleil, elle n'a jamais été plus pâle. Même si sa mère ouvre les rideaux. Elle ne rit jamais. Son frère, pourtant, vient tous les jours lui raconter sa journée, essayer de jouer avec elle aux petites voitures, mais elle garde toujours son sourire figé, et ne réagit pas. Elle ne veut pas de contact extérieur. En tout cas, pas de eux.

    La personne qu'elle attend est partie il y a bien longtemps. C'est un garçon, et de surcroit un beau garçon, son ami. Son confident. Son amant. Elle l'aime, ça, elle le sait. Le reste est un peu flou dans sa tête. Elle a oublié, elle a fait une dépression quand il est parti, et elle a commencé à fumer. Pour combler le manque de lui. Et pourtant ça n'a rien fait, regardez à quoi ça l'a menée... Elle ne l'a jamais oublié. Jamais. Slim, qu'il s'appelait. Un nom qui lui allait bien. Il était mince, maigre même, et avait des cheveux noirs, noirs corbeau. Ses yeux aussi, d'une certaine façon, étaient noirs. Il ne parlait pas tellement aux autres, et il chantait. Pas seulement, il jouait aussi. Il écrivait. Il composait. Elle l'admirait beaucoup. Elle ne sait plus comment ils se sont rencontrés, elle se souvient juste qu'elle le détestait à ce moment-là, mais elle sait qu'ils se sont aimés. Un regard, un mot, et elle sentait des papillons s'envoler dans sa cage thoracique. Elle aurait pu mourir tellement elle l'aimait. Si ça pouvait lui montrer un dixième de l'amour qu'elle lui portait. Lui aussi, il l'aimait. Timidement. Ils s'aimaient timidement, et ne laissaient personne perturber leur petit bonheur. Enfin, personne... Si. Quelqu'un les a séparés.

    Ils l'avaient déjà fait auparavant, et Emma ne s'était jamais demandé si elle était enceinte. A quoi bon ? Elle ne l'était pas, elle ne voulait pas l'être, et quand on veut on peut. Slim et elle n'avaient jamais abordé la question, mais si elle devait avoir un enfant de Slim, elle voulait un garçon. Un garçon qui ressemblerait à son père, pour qu'elle puisse penser à lui dès qu'elle poserait les yeux sur lui, un garçon qui n'aurait rien d'elle pour ne pas lui gâcher son bonheur, entacher sa beauté avec la banalité de sa mère. Mais bien sûr, ils n'étaient pas prêts. Pas du tout, même, puisque quand elle a annoncé la nouvelle à Slim, ils ont tous les deux éclaté en sanglots. Elle avait fait le test. Ils ne s'étaient jamais protégés, trop sûrs d'eux. Pourtant, elle ne l'avait pas beaucoup fait. Mais bon, le résultat était le même, non ? Seize ans tous les deux, et un bébé à naître. Emma voulait bien le garder, si ça rendait Slim heureux. Mais Slim a eu peur. Il a demandé à Emma s’il pouvait réfléchir, et le lendemain il était parti. Comme ça, sans rien dire, pas un au revoir. Elle en a voulu au bébé. Elle s’est donné des coups de poings dans le ventre, elle voulait tuer son enfant et en même temps se tuer. Tuer l’être qui avait fait partir la personne à qui elle tenait le plus, s’infliger des blessures irréparables, au mieux faire naître son enfant handicapé. Un soir, alors qu’elle n’en avait parlé à personne, elle a acheté une bouteille remplie d'un liquide transparent et l’a vidée. C’était la première fois qu’elle buvait, et elle faisait ça seulement pour perdre le bébé. Et elle l’a perdu. L'alcool lui brûlait la gorge, lui donnait la nausée, mais elle a tout bu quand même, parce que si ça la brûlait elle, ça brûlait aussi la vie qui s'incrustait en elle. Elle a été malade plusieurs semaines, et pas seulement à cause de l’alcool. Elle était brisée. Elle vivait, mais ne voulait plus vivre. Pas sans Slim. Elle n’a plus jamais touché à une bouteille, ni à une cigarette. Non, elle a utilisé les grands moyens.

    Elle a prit les lames de rasoir de son père et s’est tailladé les veines. Plusieurs fois. Ses parents n'ont rien remarqué jusqu'à ce que l'école les appelle un après-midi pour leur dire que leur fille était à l'hôpital. Perte de sang trop importante. Elle se faisait saigner partout, sur les chevilles, sur les bras, à la base du pouce, sur les poignets, le creu de la clavicule, partout. Elle avait pris des médicaments pour accélérer le processus. Pour partir plus vite. Aspirine. Fluidification du sang, hémorragie garantie. Mais elle n'est pas partie. Les médecins l'ont sauvée, et maintenant elle est bloquée. Même pas sûre de se réveiller. Et avec ce sourire, ce sourire qui attend que le jeune homme franchisse la porte pour lui crier "j'ai réussi. Je m'en suis débarassé. Tu es fier de moi ?".

    Dans le coma.


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