• Et puis...

    Il n’avait prévenu personne. Ni sa mère, ni les professeurs, ni son manager, ni son batteur, ni son bassiste. Il était parti comme ça, avait sauté dans un avion, et s'était envolé pour l’Amérique du Nord. Trois ans qu’il n’y était pas allé, trois ans qu’il l’avait laissée là-bas. Elle. Il se souvenait parfaitement de son visage, de son nom, de l’odeur de ses cheveux, de ses yeux ou même des rares sourires qu’elle faisait tout spécialement pour lui. Non, c’était sa voix dont il n’arrivait pas à se souvenir. Tremblait-elle ? Etait-elle claire, aigüe ou plutôt grave ? Parlait-elle fort, ou bien se faisait-elle discrète, pour continuer à ne pas se faire remarquer ? Il l’avait laissé avec un enfant à naître. Un lâche, voilà ce qu’il était. Un lâche qui, bien des fois, avait voulu l’appeler, retourner la voir, lui faire un signe, une dédicace lors d’un concert ou à la fin d’un CD, même écrire son surnom sur sa guitare. Law. Entendre ses fans scander ce nom sans savoir ce qu’il représente, les entendre prononcer les trois lettres qui faisaient s’envoler des papillons dans son ventre. Il n’a jamais posé les yeux sur une autre fille. Et Dieu sait s’il y en a eu, des filles. Qui l’abordaient dans la rue, qui se jetaient sur lui aux concerts, mais il ne leur rendait pas leurs étreintes, peut-être même pas leurs sourires, il se contentait juste de continuer à chanter. Qui sait, peut-être qu’elle et son enfant l’ont regardé à la télévision, lors de sa dernière tournée au Japon. Qui sait.

    Il pose le pied sur le continent américain et se sent soudain euphorique. C’est plus qu’un continent, c’est le continent sur lequel elle habite. L’air qu’elle respire, et qu’il a jadis respiré lui aussi. Quelques flashes crépitent, mais il a l’habitude. Il se contente juste d’enfiler ses lunettes fumées. Quelle ironie. Slim Berlin qui débarque comme ça en Amérique, alors qu’il n’a jamais voulu donner de concert là-bas. Il récupère ses bagages qui se résument au strict minimum et s’engouffre dans le taxi qu’il a commandé. Après avoir signé un autographe au chauffeur, bien sûr. Et il regarde défiler les immeubles, il les connait tous. Bientôt il arrivera devant son ancienne maison, mais avant il doit voir quelqu’un.

    Le taxi s’arrête devant la maison de Law. Pourquoi est-il allé là ? Aucune idée. Peut-être qu’elle habite toujours chez ses parents. Avec son enfant. Il est assez curieux. Fille ou garçon ? Ressemblance vers la mère ou le père ? Slim appuie sur la sonnette pour avoir la réponse. Presque immédiatement, une dame ouvre. Ses traits sont creusés, mais elle lui parait assez enjouée.

    -C’est à quel sujet ?

    Sa bouche s’assèche, il bafouille :

    -Je… Je pourrais parler à Emma Lawrence s’il vous plaît ?

    Le sourire de la femme s’évanouit. Elle blêmit. Un bruit électrique, puis Slim pousse le portail qu’elle vient de lui ouvrir. Elle n’a rien dit, mais l’invite à entrer d’un geste. Slim n’est jamais allé chez Law, elle ne voulait pas, elle détestait ses parents, sa maison, sa vie. Elle ne voulait pas entacher son bonheur avec quelque chose d’aussi anodin et banal que son chez-soi. Il ne regarde pas tellement la décoration, focalisé sur l’air las que le visage de la femme a pris.

    -Vous êtes un ami d’Emma ?

    -Oui, je… On peut dire ça comme ça.

    -Et vous ne savez pas ?

    -Je ne sais pas quoi ?

    -Personne ne vous l’a dit ?

    -Dire quoi ?

    La femme soupire. Comme si elle se remémorait des souvenirs douloureux.

    -Elle est morte, c’est ça ?

    Le jeune homme se souvient qu’elle avait déjà tenté de mettre fin à sa vie. Il n’a pas envie que la femme lui réponde, qu’elle confirme ses craintes, qu’elle pose sur lui ses yeux tristes.

    -Non. Pas morte. Pas encore, mais les médecins parlent de la débrancher…

    Slim n’attend même pas qu’elle ait fini de parler et sort de la maison en claquant la porte. Pas encore morte. Un frisson lui court sur l’échine.

    Un goût métallique lui remonte dans la bouche, le goût de la peur, il s’en veut d’être revenu. Il aurait pu continuer à supposer que son fils et son ex-copine étaient en bonne santé, et penser, comme il le fait depuis plusieurs années. Et une autre idée émerge, et il se sent encore plus triste : il ne l’entendra plus parler. Elle va mourir, c’est sûr.

    Il connait le chemin de l’hôpital et c’est machinalement qu’il s’y rend, en traînant les pieds, la tête baissée. Son portable sonne plusieurs fois, et il voit le numéro de sa mère, de son manager, de ses amis, des SMS qui défilent et dont il ne veut rien savoir. Il textote à sa mère qu’il va bien et qu’il a dû faire un voyage de dernière minute, puis éteint son téléphone. Il pourrait courir, mais le cœur n’y est pas. Il préfère y aller lentement, retarder la confrontation, même si tout lui crie de se ruer dans la chambre de la jeune fille. Il s’accorde une sorte de pause, pâle essai pour repousser l’échéance, et se force à penser à n’importe quoi.

    La ville n’a pas changé. Toujours la même. Il repasse devant son ancien lycée et sourit en se rappelant tous les cours qu’il a séché, tous les professeurs qui disaient qu’il ne ferait rien de sa vie, qui le prenaient pour un délinquant à cause de ses goûts et orientations musicales, et il a envie de leur crier « Vous voyez ? J’ai réussi, et ce n’est pas grâce à vous. C’est parce que je vous ai ignorés. J’ai réussi, ça vous fout la haine, pas vrai ? ». Il a envie de voir s’ils ont fait quelque chose pour le mur que l’on pouvait escalader, si les inscriptions sur les tables sont toujours les mêmes. Si l’affiche pour le concours est déjà collée, si le bal de fin d’année a toujours lieu, mais au lieu de ça il dépasse les hautes grilles et tourne, puis tourne encore. Le bâtiment blanc se dresse devant lui, avec l’écriteau SILENCE, et il sent un pincement à son cœur. Du silence, c’était bien elle, c’était bien eux. Leur relation passionnée et silencieuse qu’ils ont foutue en l’air. Il entre par les portes automatiques et se dirige vers l’accueil.

    Une jeune fille note quelque chose sur un bloc-notes et lève la tête à son approche. Ses yeux s’agrandissent et un sourire nait sur sa bouche.

    -Vous êtes…

    -La chambre d’Emma Lawrence, s’il vous plaît ? lui demande-t-il sans lui laisser le temps de terminer sa phrase.

    Pas envie de signer des autographes. La fille perd son sourire et consulte son ordinateur.

    -Premier étage, chambre 132. Monsieur ? l’interpelle-t-elle alors qu’il s’éloigne.

    Slim se retourne vivement, il n’a juste pas. Envie. De remplir. Ses fonctions. De rock star. Aujourd’hui. La fille prend un air désolé.

    -Ça… Ça ne sert à rien, d’accord ? Je veux dire, on croit toujours qu’ils vont se réveiller quand on arrive, et puis…

    -Pourquoi vous me dites ça ?

    Elle hausse les épaules.

    -J’en vois tous les jours, des familles en larmes qui croyaient. Alors maintenant je préviens.

    Il hoche la tête puis monte les escaliers doucement, arrive devant la porte et frappe au cas où. Pas de réponse. Il tourne la poignée et entre.

    Choc. Law est allongée sur un lit, dans le pyjama blanc de l’hôpital, une perfusion dans la main droite, et des tas d’autres appareils dont Slim ignore les noms. Elle a toujours abordé la souffrance humaine avec mépris, et pourtant elle ne s’est pas ménagée. Sa pâleur cadavérique semble parfaitement accordée avec le bouquet de fleurs déjà fanées qui trempe dans une sorte de vase. Elle est comme ces fleurs, Law, jeune et fanée trop vite. Dans peu de temps, on va les jeter, les remplacer puis les oublier, et c’est exactement ce qu’il se passera avec la jeune fille. Il essaie de se souvenir de la fille froide, à la sincérité blessante et à la misanthropie hostilement affichée. Elle a gardé ce petit air insolent qui l’agaçait, avant qu’ils ne sortent ensembles, avant même qu’ils ne se parlent. Et en prime, un sourire sur son visage, mais pas un des sourires qu’il connait, un sourire coupable qui lui déplait fortement. Il voit les marques sur ses bras qui reposent inertes sur les couvertures. Les zébrures sur son cou. Il ne sait pas comment il a fait, mais le voilà qui est assez près pour toucher ses cheveux. Il avance une main mais se rétracte. Il a peur de la consistance de sa peau, de se retrouver avec de la cire sur les doigts, que la jeune femme se désagrège sous ses yeux, il a peur de tout. D’elle. De lui. De l’avenir. Il a peur de ne pas avoir la force de revenir s’il part et de partir s’il reste. Peur, peur, peur, son cœur martèle dans son thorax, il est surpris que personne ne vienne, le bruit est tellement fort…

    Il s’approche de Law, et tout doucement, touuuut doucement, il avance son visage, comme le prince de la Belle au Bois Dormant, et c’est tout aussi doucement qu’il pose ses lèvres sur les siennes. C’est étrange, d’embrasser un corps ne présentant aucun signe de vie. Presque aussi étrange que la nécrophilie. Mais penser à ça lui fait mal, il n’est pas nécrophile et elle n’est pas morte. Slim met fin au contact et se recule lentement, cherchant sous les paupières closes de la jeune femme un signe quelconque de vie, un frémissement. Un sourire froid s’étire sur ses lèvres. Quel idiot. Utopiste. Comme si revenir allait tout arranger.

    Qu’avait dit la fille de l’accueil ? On croit toujours qu’ils vont se réveiller quand on arrive, et puis…


  • Commentaires

    1
    Mercredi 9 Septembre 2015 à 18:20

    Waoh... quelle histoire, si j'ose dire...
    Ça m'a vraiment touché. On a vraiment l'impression que tu as connus une situation semblable (je ne te le souhaite pas évidement), je voulais dire par là que les détails sont tellement... tellement bien écrits que l'on a pas du tout de mal à se mettre à la place des personnages. On se croirait vraiment dans l'histoire c'est... un vrai travail d'écrivain professionnel ^^

    2
    Mercredi 9 Septembre 2015 à 18:43

    Merci, c'est gentil ! Ca me fait plaisir parce qu'après le conte de plomb, c'est celle que je préfère !

    Emma, c'est un personnage qui m'a accompagnée pendant longtemps au collège et un peu au lycée, à qui je pensais sans cesse et n'importe où... J'ai passé des années à imaginer son développement entier sans jamais vraiment écrire sur elle (je l'ai utilisée pour un RPG), et j'en suis arrivé à la conclusion qu'elle devait mourir jeune.

    Je n'ai jamais eu d'amis proches dans le coma ni d'amis en situation extrême comme là, j'ai dû me renseigner un peu avant d'écrire ça ^^

    3
    Mercredi 9 Septembre 2015 à 19:08

    Ah d'accord, l'histoire de ce personnage était écrit depuis longtemps au fond de ton esprit alors ^^

    Tu as fais beaucoup beaucoup beaucoup de recherches alors pour en arriver jusque là :)

    4
    Mercredi 9 Septembre 2015 à 21:28

    Pas tant que ça ^^

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