• L'oiseau

    Drôle d'hiver. Le ciel gris, la neige boueuse, le froid humide et mordant, les gens maussades. Les gens se pressent vers la ville pour aller travailler. Seule un jeune homme marche lentement, vers le parc. Les gens se retournent sur son passage. Est-ce à cause de ses vêtement troués ? De son odeur ? De ses cheveux longs ? De ses yeux cernés de noirs ?

    Peut-être à cause des pigeons. Il est suivi par une horde de pigeons. Sales. Puants. Attachants. Majestueux. Gras.

    Ils ont un vol lourd, en zigzag, désordonné. Ces pigeons sont ceux que l'ont pourrait classer dans le tiers état des volatiles, chez les paysans même. Mais ils suivent le garçon et le garçon les laisse faire. Alors les gens s'écartent de lui comme s'il était pestifié, le suivent du regard et parlent à voix basse.

    Qui est ce garçon ? Oh, il y a beaucoup d'histoires qui courent sur lui. On raconte que c'est un ancien étudiant en arts dont la copine se serait suicidée. Qu'il a été mis à la porte par ses parents. Que son père boit et qu'il le frappe. La vérité ? Personne ne la connait. Et personne ne cherchera à la connaître.

    Le garçon si mystérieux habite dans le parc, sur une plate-forme suspendue à un arbre et cachée par son épais feuillage. Impossible de la remarquer quand on passe devant, même si les nombreux oiseaux rassemblés à cet endroit attirent l'attention. Mais qui se promène dans un parc en regardant les arbres ? Les enfants.

    La petite fille qui marche sur le chemin de cailloux blancs irradie la joie de vivre. Elle a la tête tournée vers le sol et le coeur tourné vers le ciel. Elle suit un sentier qu'elle seule peut voir, fait de fils dorés et de pensées colorées. Soudain, un roucoulement attire son attention. Un pigeon la regarde, la tête inclinée, le plumage lisse, l'oeil vif. Elle le regarde aussi et sourit, puis s'élance vers l'oiseau pour l'attraper. L'oiseau, dans un tourbillon de plumes, s'envole à tire-d'ailes vers les arbres et disparait dans leur feuillage. A la place, un jeune homme toise la petite fille d'un air sévère.

    Elle croit d'abord voir un oiseau géant qui se tient en équilibre sur une branche, plisse les yeux puis a un mouvement de recul. C'est bien un homme debout entre les frondaisons, qui surplombe le parc et la regarde dans les yeux. Il descend de l'arbre avec légèrté et s'approche d'elle. Dans sa démarche, quelque chose empêche la petite fille de fuir. Ses yeux maquillés ne bougent pas, ne cillent pas. Un pigeon vole et se pose sur son épaule, et, lentement, le garçon tourne la tête sans quitter la fille des yeux et passe son doigt sur le plumage de l'oiseau. Un sourire figé, presque mécanique s'étire sur ses lèvres, comme si l'expression n'était pas de lui. Il fait passer l'oiseau sur son doigt en souriant.

    L'enfant s'avance vers l'inconnu et, hardie, tend la main vers le pigeon. Le garçon recule avec colère mais la fille n'arrête pas pour autant son geste. Lentement, elle touche les ailes de l'oiseau en un mouvement de va-et-vient, sur la pointe des pieds. Le jeune homme lève un peu sa main pour le mettre hors de portée de l'enfant. Silencieusement, ils se dévisagent. Puis le garçon se retourne et remonte dans l'arbre. La petite fille reste immobile pendant de longues minutes.

    Une demi-heure plus tard, elle n'a pas bougé. Sa mère la cherche partout, criant son nom dans le parc. Le garçon non plus n'est pas descendu de l'arbre. Il la regarde à travers le feuillage sans rien dire.

     

    Huit ans plus tard. La petite fille est devenue une jeune femme. Elle a quitté sa grande ville natale un après-midi avec ses parents pour aller vivre dans un village au pied d'une montagne. A seize ans, elle ne fume pas, ne boit pas, n'aime pas étudier, ne sort jamais avec ses amis, ne parle presque pas et dessine tout le temps. Elle grimpe souvent au flanc de la montagne avec une bouteille d'eau et des crayons, des feuilles, des gommes, des fusains, de la peinture, des craies, du charbon, des herbes, des plumes et autres matières suceptibles de finir sur sa feuille. Et toute la journée, assise sur une pierre, elle dessine en regardant les oiseaux se promener dans le ciel. Le ciel, de là où elle est, elle peut presque le toucher. Elle n'a qu'à étendre la main, tendre les doigts. Et le soir, elle revient avec ses toiles et ses feuilles, fatiguée et pâle. Elle accroche dans sa chambre ses oeuvres là où elle trouve de la place et part se coucher.

    Qu'est devenu le jeune homme ? Il a vieilli. Il a vu l'enfant s'endormir par terre, puis sa mère arriver et la prendre dans ses bras avant de repartir. Il a croisé le regard désapprobateur de son compagnon à plumes et a cillé. Il a guetté le retour de la petite fille quelques jours, mais s'est lassé et a repris sa vie habituelle. Il l'a oubliée. Trois ans après cette rencontre, la petite fille a déménagé. Deux ans après le déménagement, l'hiver fut rude à la grande ville. Le jeune homme a succombé à la neige et au grand froid, et son âme s'est envolée pour suivre ses oiseaux. Un an après la mort du garçon, le parc a été détruit pour construire à la place un centre commercial.

    Drôle d'hiver. Le ciel gris, la neige boueuse, le froid humide et mordant, les gens maussades. Les gens se pressent vers la ville pour aller travailler.


  • Commentaires

    1
    Mardi 8 Septembre 2015 à 21:33

    Woah, je dois avouer que cette nouvelle m'a vraiment surprise. En lisant le début, je ne m'attendais pas à un tel retournement de situation. La petite fille a vraiment été marquée par cette rencontre. J'ignore si elle a oublié ou pas cet homme, mais je pense qu'elle en a gardé un souvenir, ce qui l'a changé. Quant à l'homme, je pensais vraiment qu'il se souviendrait de cette petite fille qui était allée jusqu'à s'endormir en sa présence. La fin est triste... mais d'un côté, ça fait le charme de la nouvelle...

    2
    Mercredi 9 Septembre 2015 à 18:53

    Merci ! Au final, l'existence d'une seule personne peut bouleverser celle d'une autre tout en n'affectant pas la vie de millions de gens. D'où la répétition des deux premières et dernières phrases.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :