• Memento

    La lumière céleste tombe sur ses paupières, et elle ouvre immédiatement les yeux. Les rayons de lune éclairent la pièce toute entière, et la brise nocturne agite paresseusement ses rideaux. Elle se lève déjà habillée, froide dans sa robe toute noire. Elle passe une main dans ses cheveux pour tenter de discipliner ses mèches, on ne sait pas, on ne sait jamais, peut-être que ce soir sera le bon soir. Théodora ne sait pas, Théodora n'est plus sûre de rien. Elle passe devant ses chaussures et sort de la chambre pieds nus sur le parquet glacé. Elle avance et passe devant sa chambre, sa chambre vide depuis trois mois, et son coeur se serre. Elle pousse la porte sans grande conviction, peut-être que ce soir sera le bon soir, peut-être qu'elle sera là.

    La pièce est déserte.Le silence arrive droit sur elle, et elle reste sur le seuil, toute petite, intimidée. Le lit est défait, personne n'a voulu y toucher depuis qu'elle est partie, ou plutôt personne n'a osé. Elle aurait pu y cacher quelque chose, ou l'enchanter, elle avait horreur que l'on s'occupe de ses affaires. Des feuilles froissées jonchent le bureau, ainsi que des débris de verre. Le tableau sur le mur fixe Théodora de ses grands yeux, et Théodora détourne le regard, mal à l'aise. Elle a toujours détesté cette peinture. La fenêtre est fermée. Théodora respire et entre dans la chambre, viole le sanctuaire sacré pour l'ouvrir, au cas-où on voudrait rentrer par là. L'air frais vient lui effleurer le visage, et elle ferme les yeux, elle respire son odeur encore présente et imagine pendant quelques secondes qu'elles sont réunies. Elle voit son sourire, ses yeux et ses sourcils qui se plissent quand elle réfléchit. Elle recule et marche sur quelque chose. Une boucle d'oreille est abandonnée par terre, une petite pierre bleue. Elle se baisse pour la ramasser et lutte contre les larmes qui montent. Ne pas, ne surtout pas pleurer ou la folie reviendra. Ne pas, ne surtout pas céder, personne ne sait et personne ne doit savoir. Elle la serre dans sa main, et quand le métal s'enfonce dans sa chair, elle respire et se sent mieux. Une goutte écarlate perle, et elle l'essuie machinalement. Une porte claque dans le manoir, et elle sursaute comme un voleur pris sur le fait. Elle sait que le Chapelier vient tous les soirs se recueillir dans cette chambre, elle l'a déjà aperçu. Il sourit en journée, conserve sa mine enjouée et rassure les coeurs anxieux, mais la nuit, il se transforme et retire son masque pour laisser voir son visage ravagé. Elle l'a vu pleurer, une fois. Elle ne savait pas qu'il pouvait pleurer. Depuis, elle évite son regard, ses yeux qui, en quelques secondes, ont fissuré une façade méticuleusement entretenue. Elle ne veut pas se retrouver seule dans cette chambre avec lui, elle sait qu'elle ne pourra pas y survivre, sa propre peine lui suffit amplement. Elle sort et referme la porte derrière elle.

    Le manoir semble dormir avec ses habitants. Les immenses tableaux ont été recouverts d'un long voile noir, comme si on voulait éviter de déranger le sommeil des personnages peints. Les rideaux sont tirés, et les lumières éteintes, à l'exception de quelques bougies çà et là. L'antique demeure ressemble à une cathédrale venue d'un autre monde, dans laquelle les dieux honorés sont trop importants pour être représentés. Les deux grands battants de la porte principale sont barrés d'une imposante pièce de bois, pour empêcher toute intrusion. Mais Théodora connait la plupart des portes dérobées, et emprunte celle à côté du grand chandelier.

    La nuit a pris possession des environs, et les occupants du jardin dorment. Même les fleurs semblent avoir refermé leur corolles, signe discret d'une délicate pudeur. Au lieu de suivre la grande allée, Théodora coupe à travers les parterres fleuris, en veillant bien à ne rien écraser. Le printemps est déjà là, mais le vent a vite fait de la glacer jusqu'aux os. Elle s'imagine mourir ici, en statue de glace, et accélère son pas. Bientôt, le manoir disparait derrière elle alors qu'elle s'enfonce dans l'obscurité. Un oiseau nocturne chante au loin, trois notes répétées en boucle, d'une voix rauque et menaçante. Des plantes luisent au pied d'un arbre, éclairant les environs d'une faible lueur vacillante. Quelques insectes volent autour des cheveux de Théodora, et elle les chasse distraitement du plat de la main. Derrière les arbres, elle distingue enfin le chapiteau bleu du Cirque Imaginaire. Elle laisse échapper un rire nerveux, c'est la quatre-vingt treizième fois qu'elle y vient la nuit, chaque soir depuis qu'elle n'est plus là. Elle passe l'entrée et lève les yeux vers le sommet du chapiteau. Il parait toujours immense vu de l'intérieur. Bien qu'aucune bougie ne soit allumée, une lueur éclaire faiblement les lieux. Une boîte à musique joue le même morceau, encore et encore. Théodora ne bouge pas. L'air est inerte, et pourtant la robe qu'elle porte ondule autour de ses jambes. Seul le bruissement du tissus trouble le silence. La boîte à musique s'est arrêtée. Théodora ferme les yeux.

    Quand elle les ouvre à nouveau, Arianne la gardienne se tient devant elle. Elle a les cheveux ébouriffés, comme si elle venait de courir dans les bois. Elle regarde Théodora avec lassitude et, sans aucune formule de politesse, lui prend les deux mains. Son toucher est électrique, et la jeune fille frissonne au contact de la peau froide. Arianne la dévisage avec un air de reproche.

    -Il est peu probable que ça fonctionne ce soir. Tu le sais.

    Théodora plante ses yeux dans les siens.

    -Crée une illusion plus forte.

    La gardienne secoue la tête.

    -Impossible. Tu me demande ça à chaque fois. C'est l'illusion la plus forte que j'ai jamais créée. Au-delà, tu risques de rester bloquée entre la réalité et l'imaginaire. Définitivement. Et tu ne retrouveras jamais...

    Théodora la coupe en se plaquant les mains sur les oreilles.

    -Ne prononce pas son nom, ne prononce pas son nom ! implore-t-elle.

    Arianne soupire. Depuis le temps, elle a l'habitude des crises de possessivité de Théodora. Les deux filles ferment les yeux.

    Quand Théodora les rouvre, elle est seule. L'endroit, toujours identique à ses souvenirs. Le lac bleu est gelé, et le monde autour est recouvert de neige, une neige qui craque sous ses pieds nus et dans laquelle elle s'enfonce jusqu'aux chevilles. Elle se recroqueville pour tenter de garder sa chaleur corporelle et avance comme un automate. Un pas, deux pas, et on recommence. Le lieu est désert. Elle se tient sur une colline surplombant le lac. Devant elle, deux gros trous dans la neige, comme si on s'y était assis récemment. Elle sourit, c'est son trou, son trou celui de droite, alors elle s'assied dedans et attend. Attend que l'autre vienne prendre sa place à ses côtés, attend comme chaque soir depuis maintenant trois mois qu'elle revienne, mais même là, même dans ses souvenirs elle a disparu. Elle ferme les yeux et se remémore son timbre de voix, comme une incantation pour la faire revenir. Elle se concentre, essaie de sentir une présence à ses côtés, n'ouvre pas les yeux, c'est trop tôt, trop tôt, tu pourrais lui faire peur. La neige fond sous ses fesses et trempe le bas de sa robe, alors elle se lève et remet le tissu en place, et s'avance. Descend la colline. S'arrête devant le lac et, avec prudence, pose un pied sur la glace. Puis un autre. Et, avant qu'elle puisse s'en rendre compte, elle court, elle court sur un lac gelé, en plein hiver, sans chaussures et dans une robe dos nu. Ses pas résonnent et elle sent la surface se fissurer sous ses pieds, mais elle court encore, en fermant les yeux, elle sait, elle a compris que c'était le seul moyen.

    Elle entend le cri derrière elle et elle sait qu'elle doit s'effondrer. Elle tombe à genoux si brutalement que la glace émet un craquement sec, mais ça tient, ça tient encore.

    -Théodora !

    Elle éclate en sanglots. C'est la première fois qu'elle vient, la première fois qu'elle réentend sa voix en trois mois et c'est trop, c'est trop pour elle. C'était facile, si facile, il suffisait juste de tout refaire sans omettre aucun détail, il fallait d'abord qu'elle descende vers le lac et qu'elle se précipite dessus, comme la dernière fois. Quelqu'un court derrière elle, sur la neige, et crie encore une fois :

    -Théodora !

    Normalement elle ne l'appelle jamais par son prénom complet, toujours Théa ou Théo, et elle se sent folle d'apprécier la note d'angoisse qui perce dans sa voix. Alors tu t'inquiètes pour moi, tu me vois, tu tiens à moi. Elle éclate de rire, et sanglote plus fort.

    -Ne bouge pas. Je viens te chercher. Là, tout va bien, je suis là, ne bouge pas...

    Elle s'avance sur la glace, Théo le sait, ça devait se passer comme ça, sa mémoire lui jouait des tours mais maintenant elle s'en souvient. Elle l'entend avancer lentement sur la glace, fidèle à son souvenir, et bientôt deux mains posent sur ses épaules une veste. Théodora se rend compte qu'elle est prise de violents tremblements. Elle s'agenouille devant elle et lui essuie les yeux avec sa manche en murmurant :

    -Tout va bien... Je suis là, d'accord ? Ne t'inquiète pas, je suis là.

    Théodora renifle et marmonne. Elle se penche pour mieux entendre, alors Théodora répète tout doucement :

    -Toujours ?

    Elle hoche la tête et répète. Toujours, oui, pour toujours. Théodora prend alors sa main et elles se relèvent toutes les deux. Elle serre, serre sa main, de peur qu'elle ne s'en aille, et elle répond en pressant ses doigts. Progressivement, elles regagnent la rive, remontent sans dire un mot, et s'assoient dans la neige, côte à côte. Elle passe son bras autour de ses épaules, et Théodora sent un frisson électrique lui parcourir l'échine. Trois mois, trois putains de mois qu'elle ne l'a pas vue.

    -Nightmare rend fou, commence-t-elle. Cet endroit m’oppresse l'âme, mais ce n'est pas une raison pour... pour essayer de se jeter dans le lac, tu sais.

    Théodora approuve. Elle continue.

    -Je n'en peux plus, moi non plus. Un an coincée ici, ça rend folle. Mais on va trouver un moyen de sortir d'ici, je te le jure.

    Théodora se serre un peu plus contre elle. Sa robe est complètement trempée, à présent.

    -Je n'en peux plus. Chaque jour, ma vie d'avant disparait peu à peu.

    Elle baisse les yeux et reprend d'une voix amère :

    -Je ne me souviens même plus du visage de mes parents. Il veut me garder ici ? Qu'il essaie. Je vais sortir, je te jure que je vais m'en aller.

    Elle la regarde droit dans les yeux, et Théodora sent se regard l'engloutir toute entière.

    -Théo, peut-être que... Peut-être que j'ai trouvé un moyen. Je pense. Il ne le sait pas encore, et je compte profiter de l'effet de surprise. Je vais t'emmener mais... mais si jamais ça ne fonctionne pas, si jamais il m'arrive quelque chose d'inexpliqué, il ne faudra pas m'en vouloir, d'accord ? Il y a un risque, Théo, mais je vais tout faire pour t'emmener avec moi.

    Théodora ferme les yeux et les larmes roulent sur ses joues. Maintenant qu'elle a ouvert les portes de son esprit, elle s'en souvient, elle se souvient qu'elle l'avait avertie. Elle comprend. Elle laisse ses larmes couler, et elle pleure, pleure comme elle n'a jamais osé pleuré pendant ces trois mois. Elle sent le monde tourner autour d'elle, la présence à ses côtés s'évaporer, la neige fondre, et soudain, c'est le sol rugueux du Cirque qu'elle sent sous ses fesses. Elle reste assise à sangloter quelques instants, puis elle se relève et essuie ses yeux. Arianne la toise d'un air inquiet.

    -Alors ?

    Théodora sourit faiblement.

    -Je me souviens, maintenant. Elle voulait s'échapper d'ici. Elle a réussi à sortir... je crois.

    Et, sans plus d'explication, elle tourne les talons et retourne vers le manoir. Elle a envie de rire, et aussi un peu de pleurer. C'est vrai, c'est vrai maintenant, elle ne l'a pas abandonnée, elle a juste disparu trop vite, elle n'a pas pu l'attendre.

    -Elle est libre, murmure Théodora en regardant la lune.

    Et, quelque part dans le monde, une tête se lève au même moment vers l'astre et murmure :

    -Je reviendrais te chercher...


  • Commentaires

    1
    Samedi 19 Septembre 2015 à 19:44

    C'est vraiment une très belle histoire. J'ai dû la relire deux fois pour bien comprendre, et je crois qu'il reste encore un ou deux petits détails qui m'échappent... Notamment cette fameuse "elle", je n'ai toujours pas trouver qui c'était (mais peut-être que c'est précisément le but, je ne sais pas XD)

    2
    Samedi 19 Septembre 2015 à 20:48

    Elle, c'est une fille à la fois réelle et imaginée... Mais ne pas savoir précisément qui elle est ne freine pas la compréhension de l'histoire. Ravie qu'elle te plaise ! (je me rend compte que je ne l'ai pas précisé, mais elle a été initialement publiée ici)

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