• Mort cérébrale

    Presque six mois qu'elle était à Nightmare, et elle avait oublié tout ce qui la constituait. Ses anciens amis, son ancienne vie, rien ne lui ressemblait, ne lui revenait en mémoire. De Théodora la jeune fille joyeuse, drôle et amicale, elle avait basculé dans la solitude, la mélancolie et l'oublie sournois de l'âme dans la déchéance. Assise devant sa fenêtre, elle ne dormait jamais plus sans regarder sous le lit, depuis que des créatures s'y étaient glissées. Elle ne dormait plus la nuit, seulement le jour, pour ne pas croiser les autres résidents. Et quand l'astre céleste déchirait le ciel sombre, elle sortait sans bruit, non pas pour respecter le sommeil de ses anciens camarades, mais pour que personne n'ait envie de la suivre. Elle ne s'avanturait plus dans les bois, avait grandi et aspirait à de plus dangereuses sorties. Elle était parvenue à l'âge où toute adolescente veut explorer au-delà des limites la part d'ombre qu'elle recèle en elle.

    Presque perdue, elle arpentait les tapis herbeux de la Vallée des Souvenirs. C'était la première fois qu'elle y venait. Mémoria n'y était pas, ou s'y cachait, mais elle s'en moquait. Respirant l'air qui lui incendiait les poumons, elle avança autant qu'elle le pouvait. Une mélodie lui revenait en mémoire, et, renversant la tête en arrière et offrant sa gorge nue à la cruauté de la lune, elle rit à s'en décrocher les cordes vocales, avant de fredonner sans pudeur : 

    -Your heart without a key and just a lock to bleed, this wreck you've made, it's all you'll need...

    Puis, continuant la chanson intérieurement, elle se mit à balancer la tête comme une possédée. Personne ne la voyait, ou du moins elle ne voyait personne, donc elle se lâchait. Elle hurla le refrain, sa voix trouant la moiteur de la nuit sans toute fois parvenir jusqu'au manoir.

    Une nouvelle vague de souvenirs l'assallit, et elle vacilla, marcha en suivant une ligne sinueuse. C'était une voix, c'était une personne. Elle ferma les yeux pour chasser l'image qui s'emparait de son esprit, mais c'était pire, pire à l'intérieur. Elle tomba à genoux en se bouchant les oreilles et secouant insensiblement la tête. Son calvaire durait, comme si cette ancienne amitié prenait un malin plaisir à la torturer. Elle se rappelait, mais pas de tout, et son cerveau inventait les passages manquants, la plongeant dans la confusion la plus totale, immonde désillusion, espoir chimérique. Haletante, couchée à même le sol, elle était parfois secouée de soubresaut, et subissait sa crise en silence.

    This is what it takes to breathe, this is what it takes to FAKE a smile and say that everything's okay, as long as I take blame...

    Les mots avaient résonné dans ses os, dans tout son corps, et elle fut secouée de tremblements incontrôlables. Si elle était en train de mourir, personne ne viendrait la chercher avant quelques jours, elle avait l'habitude de disparaître régulièrement. Si elle était en train de mourir, personne ne viendrait l'achever pour provoquer le dénouement de son martyr. Si elle était en train de mourir, c'était en reniant son vrai monde, et ces pensées amenaient sur sa langue les goûts électriques de l'armertume et du cynisme. 

    Elle se releva. Sa crise était passée. Fuir, fuir au plus vite cet endroit de malheur. Elle remit en place sa jupe, et ressera sa veste sur ses épaules. Elle venait de se rendre compte que le froid lui brisait les os.


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