• Finalement, ce n'est pas mal. Je pensais que le Chapelier me donnerait un taudis, quelque chose sous les combles, presque à ciel ouvert, une chambre que je serais obligée de partager avec les oiseaux et autres bêtes de cet univers, mais pas du tout. J'en suis surprise. C'est une petite chambre à l'étage, parfaite pour un visiteur comme moi en quête d'inspiration. Les murs sont blancs tirant sur le jaune, simples et nus, et l'encadrement de la porte est blanc. On se croirait dans un livre, un vieux livre aux pages jaunies par le temps et qui sent bon les rêves. Ce n'est pas le grand luxe, mais ça me suffit. Le lit est plus long que moi, ce qui n'est pas difficile, et est collé contre le mur opposé à la fenêtre. J'aime bien. C'est joli, on dirait une maison de poupées miniature. En face du lit, une petite table est prête, attendant qu'on vienne s'assoir près d'elle, un encrier et un plumier posé dessus.

    Appuyée sur le rebord de la fenêtre, j'aperçois les hauts remparts protégeant la propriété, ainsi qu'un bout de jardin remplit des créatures les plus étranges : plantes-pyranha, un spectre plutôt étrange qui se promène un peu partout et bien d'autres espèces qui me sont encore inconnues. Derrière les murs, on devine des cimes se balançant bien qu'aucun vent n'agite l'air orageux. Les grilles sont de l'autre côté, mais ce n'est pas grave. Ce n'est pas une source intarissable d'inspiration.

    Ce manoir, ce trop grand manoir pour qu'on puisse le visiter en une semaine. Ce monde, ce trop grand monde pour qu'on puisse le visiter en une vie. Je ne sais pas ce qui m'a prit de venir ici, ni même comment je suis arrivée là. Tout le monde le déconseillerait. Ici, le danger rôde, partout. Même dans le manoir, on n'est pas totalement en sécurité. Les tableaux ensorcellant vous rendent fous, avant même que vous ne réalisiez ce qui vous arrive, et vous rejoignez la collection de dérangés du Grand Maître. Ou vous allez un peu trop loin, là où les horreurs peuvent s'emparer de votre esprit aussi facilement que si vous étiez un jeune enfant. Et après tout, c'est bien ce qu'on est, non ? Des mortels, pire, des humains ! dans un monde de noirceur mêlée à une lumière singulière.

    Même si le Maître jette toujours un oeil sur ses hôtes. Je suppose que des morts prématurées, ça ne ferait pas une bonne publicité. Il est bizarre, différent. Il ressemble à un humain, mais quel humain pourrait régner sur un tel univers ? Moi, je l'aime bien. Il est peut-être bizarre, différent, mi-quelque chose mi-magicien, mais il est gentil et drôle. Mais manipulateur. Finalement, ici, il est difficile de tout savoir, qui est bien, qui est mal. Ici, on peut couler des jours heureux comme on peut trouver une fin horriblement prématurée.

    Mais de toute façon, après avoir vu Nightmare, mourir vous laisse sans aucun remord.


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  • A Nightmare, les jours s'écoulent lentement, se ressemblant confusément, mais gardant toujours ce petit quelque chose qui fait que chaque journée est unique. Vivre à Night, c'est comme vivre dans un conte de fée, ou dans un dessin animé, sauf qu'il n'y a jamais de fin, et que l'histoire change sans cesse. Parfois, je me surprend à imaginer que ce n'est qu'un rêve, un rêve trop beau pour pouvoir exister, et j'ai besoin de me raccrocher à chaque chose présente dans ce monde pour me convaincre que cet univers est bien réel, tout comme ses habitants.

    D'une journée à l'autre, le déroulement change beaucoup, mais en gros, tout se passait à peu-près comme aujourd'hui.

    J'avais été réveillée assez tôt, par le soleil traversant le verre de la fenêtre sans rideaux. Remarque, ce n'était pas plus mal. Mieux valait être matinal, pour profiter pleinement de la vie. Les autres dormaient encore, en tout cas aucun bruit ne venait troubler le silence résonnant dans les couloirs. Ici, impossible de savoir le temps à l'avance, le Maître pouvant changer la météo selon son humeur, mais ce jour-là, le soleil brillait dehors, et chauffait la nature de ses imposants rayons. J'enfilais donc un pantacourt en jean, et un chemisier jaune sans manches, l'une des seules tenues que je possédais ici, pour ne pas mourir de chaud vers treize heures, à l'apogée de l'astre solaire. Cette journée risquait d'être chaude, car l'air ondoyait déjà au-dessus des pierres brûlantes du jardin. Je comptais me promener un peu vers la forêt, à l'abri du soleil sous les frondaisons, seule ou accompagnée des autres "pensionnaires".

    Habillée et à peu près coiffée, je sortis de ma chambre en faisant le moins de bruit possible, une réserve de feuilles et un stylo dans les bras. Jools était aussi dans le couloir, s'apprêtant à descendre le grand escalier. Je la rejoignis, et elle accepta avec joie cette promenade. De toute façon, elle aussi voulait sortir pour pouvoir crayonner les paysages et créatures de ce monde fascinant. La plupart des bestioles peuplant Nightmare se prêtaient volontiers à ce jeu, acceptant avec ravissement de ne plus bouger pendant quelques temps, juste pour pouvoir ensuite aller se vanter d'avoir été dessiné par la célèbre Jools. Cela nous faisait tous rire, car la vanité de certaines créatures était tellement extrême qu'on pouvait parfois les entendre raconter à tout le monde que c'était eux qui avaient appris à la dessinatrice son art- ce qui était faux, bien sûr. Jools et moi descendîmes et sortîmes par la porte principale. Le spectre devait nous observer, prêt à bondir ou à prévenir son maître si nous faisions quelque chose de défendu, ou de trop dangereux pour nous.

    L'air était encore frais, mais le soleil le réchauffait sensiblement, nous étions donc prises entre deux températures, ce qui était à la fois étrange et agréable. Marcher avec ce petit vent rafraîchissant était parfait, et nous prîmes la direction de la forêt. La lumière devenait verte en passant à travers les feuilles, et on se serait cru dans un repaire secret de fées, s'attendant à voir bondir une petite femme ailée malicieuse à chaque instant. Discutant à voix basse, nous étions heureuses, tout simplement. Quoi de mieux que d'être avec son amie, dans un lieu aussi enchanteur ? C'était ici, et seulement à Night, que je pouvais apprécier chaque instant sans me murer dans ma musique, un casque vissé sur les oreilles. Ici, la seule musique valant d'être entendue était celle de la curiosité, alliée à celle du bonheur, et peut-être le chant envoûtant d'une créature cachée dans un arbre. Une sorte de lapin à cornes émergea d'un buisson, nous coupant la route, et nous sursautâmes. Même en vivant éternellement ici, Nightmare nous réserverait toujours des surprises.

    Assise sur une pierre, je couvrais une feuille de petites lettres noires qui s'entassaient les unes sur les autres, pendant que Jools dessinait un petit être qui l'observait avec curiosité. Rien ne troublait le silence, mis à part le grattement des plumes et crayons sur le papier. Il devait être onze heures, mais le feuillage des arbres nous protégeait de la chaleur, gardant une fraîcheur humide au sol. L'herbe était encore constellée de rosée, qui accrochait des gouttes d'or et d'argent à la lumière émeraude. C'était un paysage magique, presque irréel, onirique. Nous aurions pu y rester des heures.

    D'ailleurs, nous y sommes restées des heures. C'est seulement en voyant la créature partir que nous levâmes la tête, intriguée par l'obscurité qui prenait possession des lieux. Le temps avait passé si vite ! Nous devions à présent rentrer, et c'est en silence que nous prîmes le chemin du retour. Jools avait réalisé une dizaine de superbes dessins, et j'avais pu écrire aussi une dizaine de pages. Nous regagnâmes les grilles, alors que la lune se levait dans le ciel bleu sombre. En ouvrant la porte, nous trouvâmes le Maître en train de remonter les escaliers, farfouillant dans son chapeau. Quand la loudre porte se referma avec un grand fracas, il se retourna vivement et sourit en nous apercevant.

    -Alors, jeunes filles, vous avez passé une bonne journée ?

    Nous acquiescâmes, et son sourire s'élagit un peu plus. Il descendit jusqu'à nous et prit les dessins de Jools, les regardant avec admiration. Puis il les lui rendit en la félicitant, et nous informa qu'une partie de poker allait bientôt commencer dans la chambre de Kurosue, et qu'il allait y prendre part après avoir réglé certaines choses. Nous courûmes pour ne pas rater la partie.

    Akiko avait encore une fois gagné. C'était incroyable de voir comment les cartes s'assemblaient dans ses mains, de même que la chance convergeait vers lui, et son air parfaitement stoïc ne trahissait en rien la teneur de son jeu. Il bluffait comme un chef. Allongée sur mon lit, les murs jaunes éclairés par la pâle lueur de la lune, je repensais à toute la journée passée. Nightmare était semblable à Londres : quand on en était fatigué, c'est qu'on était fatigué de la vie.

    Fermant les yeux et souriant, je me retournai dans mon lit, et sombrai dans les bras accueillant de Morphée.


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  • Presque six mois qu'elle était à Nightmare, et elle avait oublié tout ce qui la constituait. Ses anciens amis, son ancienne vie, rien ne lui ressemblait, ne lui revenait en mémoire. De Théodora la jeune fille joyeuse, drôle et amicale, elle avait basculé dans la solitude, la mélancolie et l'oublie sournois de l'âme dans la déchéance. Assise devant sa fenêtre, elle ne dormait jamais plus sans regarder sous le lit, depuis que des créatures s'y étaient glissées. Elle ne dormait plus la nuit, seulement le jour, pour ne pas croiser les autres résidents. Et quand l'astre céleste déchirait le ciel sombre, elle sortait sans bruit, non pas pour respecter le sommeil de ses anciens camarades, mais pour que personne n'ait envie de la suivre. Elle ne s'avanturait plus dans les bois, avait grandi et aspirait à de plus dangereuses sorties. Elle était parvenue à l'âge où toute adolescente veut explorer au-delà des limites la part d'ombre qu'elle recèle en elle.

    Presque perdue, elle arpentait les tapis herbeux de la Vallée des Souvenirs. C'était la première fois qu'elle y venait. Mémoria n'y était pas, ou s'y cachait, mais elle s'en moquait. Respirant l'air qui lui incendiait les poumons, elle avança autant qu'elle le pouvait. Une mélodie lui revenait en mémoire, et, renversant la tête en arrière et offrant sa gorge nue à la cruauté de la lune, elle rit à s'en décrocher les cordes vocales, avant de fredonner sans pudeur : 

    -Your heart without a key and just a lock to bleed, this wreck you've made, it's all you'll need...

    Puis, continuant la chanson intérieurement, elle se mit à balancer la tête comme une possédée. Personne ne la voyait, ou du moins elle ne voyait personne, donc elle se lâchait. Elle hurla le refrain, sa voix trouant la moiteur de la nuit sans toute fois parvenir jusqu'au manoir.

    Une nouvelle vague de souvenirs l'assallit, et elle vacilla, marcha en suivant une ligne sinueuse. C'était une voix, c'était une personne. Elle ferma les yeux pour chasser l'image qui s'emparait de son esprit, mais c'était pire, pire à l'intérieur. Elle tomba à genoux en se bouchant les oreilles et secouant insensiblement la tête. Son calvaire durait, comme si cette ancienne amitié prenait un malin plaisir à la torturer. Elle se rappelait, mais pas de tout, et son cerveau inventait les passages manquants, la plongeant dans la confusion la plus totale, immonde désillusion, espoir chimérique. Haletante, couchée à même le sol, elle était parfois secouée de soubresaut, et subissait sa crise en silence.

    This is what it takes to breathe, this is what it takes to FAKE a smile and say that everything's okay, as long as I take blame...

    Les mots avaient résonné dans ses os, dans tout son corps, et elle fut secouée de tremblements incontrôlables. Si elle était en train de mourir, personne ne viendrait la chercher avant quelques jours, elle avait l'habitude de disparaître régulièrement. Si elle était en train de mourir, personne ne viendrait l'achever pour provoquer le dénouement de son martyr. Si elle était en train de mourir, c'était en reniant son vrai monde, et ces pensées amenaient sur sa langue les goûts électriques de l'armertume et du cynisme. 

    Elle se releva. Sa crise était passée. Fuir, fuir au plus vite cet endroit de malheur. Elle remit en place sa jupe, et ressera sa veste sur ses épaules. Elle venait de se rendre compte que le froid lui brisait les os.


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  • La lumière céleste tombe sur ses paupières, et elle ouvre immédiatement les yeux. Les rayons de lune éclairent la pièce toute entière, et la brise nocturne agite paresseusement ses rideaux. Elle se lève déjà habillée, froide dans sa robe toute noire. Elle passe une main dans ses cheveux pour tenter de discipliner ses mèches, on ne sait pas, on ne sait jamais, peut-être que ce soir sera le bon soir. Théodora ne sait pas, Théodora n'est plus sûre de rien. Elle passe devant ses chaussures et sort de la chambre pieds nus sur le parquet glacé. Elle avance et passe devant sa chambre, sa chambre vide depuis trois mois, et son coeur se serre. Elle pousse la porte sans grande conviction, peut-être que ce soir sera le bon soir, peut-être qu'elle sera là.

    La pièce est déserte.Le silence arrive droit sur elle, et elle reste sur le seuil, toute petite, intimidée. Le lit est défait, personne n'a voulu y toucher depuis qu'elle est partie, ou plutôt personne n'a osé. Elle aurait pu y cacher quelque chose, ou l'enchanter, elle avait horreur que l'on s'occupe de ses affaires. Des feuilles froissées jonchent le bureau, ainsi que des débris de verre. Le tableau sur le mur fixe Théodora de ses grands yeux, et Théodora détourne le regard, mal à l'aise. Elle a toujours détesté cette peinture. La fenêtre est fermée. Théodora respire et entre dans la chambre, viole le sanctuaire sacré pour l'ouvrir, au cas-où on voudrait rentrer par là. L'air frais vient lui effleurer le visage, et elle ferme les yeux, elle respire son odeur encore présente et imagine pendant quelques secondes qu'elles sont réunies. Elle voit son sourire, ses yeux et ses sourcils qui se plissent quand elle réfléchit. Elle recule et marche sur quelque chose. Une boucle d'oreille est abandonnée par terre, une petite pierre bleue. Elle se baisse pour la ramasser et lutte contre les larmes qui montent. Ne pas, ne surtout pas pleurer ou la folie reviendra. Ne pas, ne surtout pas céder, personne ne sait et personne ne doit savoir. Elle la serre dans sa main, et quand le métal s'enfonce dans sa chair, elle respire et se sent mieux. Une goutte écarlate perle, et elle l'essuie machinalement. Une porte claque dans le manoir, et elle sursaute comme un voleur pris sur le fait. Elle sait que le Chapelier vient tous les soirs se recueillir dans cette chambre, elle l'a déjà aperçu. Il sourit en journée, conserve sa mine enjouée et rassure les coeurs anxieux, mais la nuit, il se transforme et retire son masque pour laisser voir son visage ravagé. Elle l'a vu pleurer, une fois. Elle ne savait pas qu'il pouvait pleurer. Depuis, elle évite son regard, ses yeux qui, en quelques secondes, ont fissuré une façade méticuleusement entretenue. Elle ne veut pas se retrouver seule dans cette chambre avec lui, elle sait qu'elle ne pourra pas y survivre, sa propre peine lui suffit amplement. Elle sort et referme la porte derrière elle.

    Le manoir semble dormir avec ses habitants. Les immenses tableaux ont été recouverts d'un long voile noir, comme si on voulait éviter de déranger le sommeil des personnages peints. Les rideaux sont tirés, et les lumières éteintes, à l'exception de quelques bougies çà et là. L'antique demeure ressemble à une cathédrale venue d'un autre monde, dans laquelle les dieux honorés sont trop importants pour être représentés. Les deux grands battants de la porte principale sont barrés d'une imposante pièce de bois, pour empêcher toute intrusion. Mais Théodora connait la plupart des portes dérobées, et emprunte celle à côté du grand chandelier.

    La nuit a pris possession des environs, et les occupants du jardin dorment. Même les fleurs semblent avoir refermé leur corolles, signe discret d'une délicate pudeur. Au lieu de suivre la grande allée, Théodora coupe à travers les parterres fleuris, en veillant bien à ne rien écraser. Le printemps est déjà là, mais le vent a vite fait de la glacer jusqu'aux os. Elle s'imagine mourir ici, en statue de glace, et accélère son pas. Bientôt, le manoir disparait derrière elle alors qu'elle s'enfonce dans l'obscurité. Un oiseau nocturne chante au loin, trois notes répétées en boucle, d'une voix rauque et menaçante. Des plantes luisent au pied d'un arbre, éclairant les environs d'une faible lueur vacillante. Quelques insectes volent autour des cheveux de Théodora, et elle les chasse distraitement du plat de la main. Derrière les arbres, elle distingue enfin le chapiteau bleu du Cirque Imaginaire. Elle laisse échapper un rire nerveux, c'est la quatre-vingt treizième fois qu'elle y vient la nuit, chaque soir depuis qu'elle n'est plus là. Elle passe l'entrée et lève les yeux vers le sommet du chapiteau. Il parait toujours immense vu de l'intérieur. Bien qu'aucune bougie ne soit allumée, une lueur éclaire faiblement les lieux. Une boîte à musique joue le même morceau, encore et encore. Théodora ne bouge pas. L'air est inerte, et pourtant la robe qu'elle porte ondule autour de ses jambes. Seul le bruissement du tissus trouble le silence. La boîte à musique s'est arrêtée. Théodora ferme les yeux.

    Quand elle les ouvre à nouveau, Arianne la gardienne se tient devant elle. Elle a les cheveux ébouriffés, comme si elle venait de courir dans les bois. Elle regarde Théodora avec lassitude et, sans aucune formule de politesse, lui prend les deux mains. Son toucher est électrique, et la jeune fille frissonne au contact de la peau froide. Arianne la dévisage avec un air de reproche.

    -Il est peu probable que ça fonctionne ce soir. Tu le sais.

    Théodora plante ses yeux dans les siens.

    -Crée une illusion plus forte.

    La gardienne secoue la tête.

    -Impossible. Tu me demande ça à chaque fois. C'est l'illusion la plus forte que j'ai jamais créée. Au-delà, tu risques de rester bloquée entre la réalité et l'imaginaire. Définitivement. Et tu ne retrouveras jamais...

    Théodora la coupe en se plaquant les mains sur les oreilles.

    -Ne prononce pas son nom, ne prononce pas son nom ! implore-t-elle.

    Arianne soupire. Depuis le temps, elle a l'habitude des crises de possessivité de Théodora. Les deux filles ferment les yeux.

    Quand Théodora les rouvre, elle est seule. L'endroit, toujours identique à ses souvenirs. Le lac bleu est gelé, et le monde autour est recouvert de neige, une neige qui craque sous ses pieds nus et dans laquelle elle s'enfonce jusqu'aux chevilles. Elle se recroqueville pour tenter de garder sa chaleur corporelle et avance comme un automate. Un pas, deux pas, et on recommence. Le lieu est désert. Elle se tient sur une colline surplombant le lac. Devant elle, deux gros trous dans la neige, comme si on s'y était assis récemment. Elle sourit, c'est son trou, son trou celui de droite, alors elle s'assied dedans et attend. Attend que l'autre vienne prendre sa place à ses côtés, attend comme chaque soir depuis maintenant trois mois qu'elle revienne, mais même là, même dans ses souvenirs elle a disparu. Elle ferme les yeux et se remémore son timbre de voix, comme une incantation pour la faire revenir. Elle se concentre, essaie de sentir une présence à ses côtés, n'ouvre pas les yeux, c'est trop tôt, trop tôt, tu pourrais lui faire peur. La neige fond sous ses fesses et trempe le bas de sa robe, alors elle se lève et remet le tissu en place, et s'avance. Descend la colline. S'arrête devant le lac et, avec prudence, pose un pied sur la glace. Puis un autre. Et, avant qu'elle puisse s'en rendre compte, elle court, elle court sur un lac gelé, en plein hiver, sans chaussures et dans une robe dos nu. Ses pas résonnent et elle sent la surface se fissurer sous ses pieds, mais elle court encore, en fermant les yeux, elle sait, elle a compris que c'était le seul moyen.

    Elle entend le cri derrière elle et elle sait qu'elle doit s'effondrer. Elle tombe à genoux si brutalement que la glace émet un craquement sec, mais ça tient, ça tient encore.

    -Théodora !

    Elle éclate en sanglots. C'est la première fois qu'elle vient, la première fois qu'elle réentend sa voix en trois mois et c'est trop, c'est trop pour elle. C'était facile, si facile, il suffisait juste de tout refaire sans omettre aucun détail, il fallait d'abord qu'elle descende vers le lac et qu'elle se précipite dessus, comme la dernière fois. Quelqu'un court derrière elle, sur la neige, et crie encore une fois :

    -Théodora !

    Normalement elle ne l'appelle jamais par son prénom complet, toujours Théa ou Théo, et elle se sent folle d'apprécier la note d'angoisse qui perce dans sa voix. Alors tu t'inquiètes pour moi, tu me vois, tu tiens à moi. Elle éclate de rire, et sanglote plus fort.

    -Ne bouge pas. Je viens te chercher. Là, tout va bien, je suis là, ne bouge pas...

    Elle s'avance sur la glace, Théo le sait, ça devait se passer comme ça, sa mémoire lui jouait des tours mais maintenant elle s'en souvient. Elle l'entend avancer lentement sur la glace, fidèle à son souvenir, et bientôt deux mains posent sur ses épaules une veste. Théodora se rend compte qu'elle est prise de violents tremblements. Elle s'agenouille devant elle et lui essuie les yeux avec sa manche en murmurant :

    -Tout va bien... Je suis là, d'accord ? Ne t'inquiète pas, je suis là.

    Théodora renifle et marmonne. Elle se penche pour mieux entendre, alors Théodora répète tout doucement :

    -Toujours ?

    Elle hoche la tête et répète. Toujours, oui, pour toujours. Théodora prend alors sa main et elles se relèvent toutes les deux. Elle serre, serre sa main, de peur qu'elle ne s'en aille, et elle répond en pressant ses doigts. Progressivement, elles regagnent la rive, remontent sans dire un mot, et s'assoient dans la neige, côte à côte. Elle passe son bras autour de ses épaules, et Théodora sent un frisson électrique lui parcourir l'échine. Trois mois, trois putains de mois qu'elle ne l'a pas vue.

    -Nightmare rend fou, commence-t-elle. Cet endroit m’oppresse l'âme, mais ce n'est pas une raison pour... pour essayer de se jeter dans le lac, tu sais.

    Théodora approuve. Elle continue.

    -Je n'en peux plus, moi non plus. Un an coincée ici, ça rend folle. Mais on va trouver un moyen de sortir d'ici, je te le jure.

    Théodora se serre un peu plus contre elle. Sa robe est complètement trempée, à présent.

    -Je n'en peux plus. Chaque jour, ma vie d'avant disparait peu à peu.

    Elle baisse les yeux et reprend d'une voix amère :

    -Je ne me souviens même plus du visage de mes parents. Il veut me garder ici ? Qu'il essaie. Je vais sortir, je te jure que je vais m'en aller.

    Elle la regarde droit dans les yeux, et Théodora sent se regard l'engloutir toute entière.

    -Théo, peut-être que... Peut-être que j'ai trouvé un moyen. Je pense. Il ne le sait pas encore, et je compte profiter de l'effet de surprise. Je vais t'emmener mais... mais si jamais ça ne fonctionne pas, si jamais il m'arrive quelque chose d'inexpliqué, il ne faudra pas m'en vouloir, d'accord ? Il y a un risque, Théo, mais je vais tout faire pour t'emmener avec moi.

    Théodora ferme les yeux et les larmes roulent sur ses joues. Maintenant qu'elle a ouvert les portes de son esprit, elle s'en souvient, elle se souvient qu'elle l'avait avertie. Elle comprend. Elle laisse ses larmes couler, et elle pleure, pleure comme elle n'a jamais osé pleuré pendant ces trois mois. Elle sent le monde tourner autour d'elle, la présence à ses côtés s'évaporer, la neige fondre, et soudain, c'est le sol rugueux du Cirque qu'elle sent sous ses fesses. Elle reste assise à sangloter quelques instants, puis elle se relève et essuie ses yeux. Arianne la toise d'un air inquiet.

    -Alors ?

    Théodora sourit faiblement.

    -Je me souviens, maintenant. Elle voulait s'échapper d'ici. Elle a réussi à sortir... je crois.

    Et, sans plus d'explication, elle tourne les talons et retourne vers le manoir. Elle a envie de rire, et aussi un peu de pleurer. C'est vrai, c'est vrai maintenant, elle ne l'a pas abandonnée, elle a juste disparu trop vite, elle n'a pas pu l'attendre.

    -Elle est libre, murmure Théodora en regardant la lune.

    Et, quelque part dans le monde, une tête se lève au même moment vers l'astre et murmure :

    -Je reviendrais te chercher...


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