• Warren leva le nez de la lettre envoyée par Monsieur A. et se dit qu’il ne supporterait pas de poser les yeux sur Ayden un jour de plus. Le sourire que le jeune homme lui adressa lui donna envie de vomir. Depuis qu’il vivait avec eux, un climat de tension s’était installé entre les cinq. Il rendait tout le monde grincheux, les traitait comme des moins que rien, et passait la plus grande partie de ses journées à les observer d’un air moqueur. Tous les jeudis, à dix-huit heures, il partait en fermant la porte à clefs et ne revenait que le lendemain matin. Akiko lui avait un jour demandé la raison de ces sorties régulières, mais avait bien vite décidé qu’il s’en moquait quand l’homme avait braqué son arme sur sa tête. Ayden était un homme de peu de mots. Son silence était assez éloquent. Attention, vous m’énervez. Attention, ma patience atteint ses limites. Attention, vous n’êtes rien pour moi, et une balle pourrait bien se perdre dans votre mignonne petite tête. Deux jours plus tôt, il s’était disputé avec Théodora. En voulant la forcer à le regarder, il avait attrapé ses joues pour la contraindre à lever son visage. Elle l’avait violemment repoussé, il l’avait frappé. Une magistrale gifle qui était venue claquer contre sa joue en laissant une marque écarlate. Akiko avait vu rouge

    -Tu ne sais pas qui nous sommes, tu ne sais pas combien nous comptons pour Harrison. Lève encore une fois la main sur Théo, ou n’importe qui d’autre, et tu le regretteras toute ta vie.

    Il avait ri en lui tordant le poignet.

    -J’ai tous les droits sur vous. Je pourrais te couper un bras sans qu’Harrison m’en tienne rigueur.

    Son sourire avait fait frémir les deux français. Il ne plaisantait pas, ça se voyait à son regard. Fou, mais sûr de lui.

     

    Warren se leva et quitta la pièce. Il allait le tuer, ce con. Ça le détendrait, un enfoiré de moins sur terre. Au passage, il bouscula un peu Louise qui lui jeta un regard surpris. S’excusant rapidement, il ne s’attarda pas et la laissa en tête-à-tête avec le jeune homme. Des quatre, c’était elle qu’il supportait le plus. Il n’avait pas encore levé la main sur elle, ne s’énervait que très rarement… A sa décharge, Louise était celle qui le provoquait le moins. Alors que les trois autres cherchaient toujours à tester ses limites, elle avait opté pour un silence prudent et une obéissance presque aveugle. Jamais un mot plus haut que l’autre, très peu d’insolence, un ton respectueux… Elle semblait avoir mémorisé ce qu’il détestait, et mettait un point d’honneur à éviter chaque action, chaque mot qui pourrait le pousser hors de ses retranchements. Depuis quelques temps, il devenait fou lorsque l’on se référait à Harrison en tant que « Monsieur A. ». Et bien qu’aucun des Français n’était assez inconscient pour se moquer de leur patron directement devant Ayden, il les surprenait toujours et entrait dans une colère noire. Ses sautes d’humeur étaient assez effrayantes, d’ailleurs. Il passait de blasé, légèrement méprisant à violent, furieux, déchaîné. C’était une tempête qui se levait à n’importe quel moment, et emportait tout sur son passage. Et ils craignaient parfois d’être eux aussi balayés, un jour où Ayden perdrait toute mesure, parce qu’avec lui ça pouvait arriver vite, si vite, comme la gifle de Théodora, les doigts cassés d’Akiko, le couteau qu’il avait appuyé sous la gorge de Warren.

    Avant qu’il ne passe le couloir, leur chaperon l’interpella.

    -Ça disait quoi ?

    -C’est ma sœur, elle veut savoir si je viens pour Noël.

    Ayden serra le poing.

    -Te fous pas de moi.

    -J’en serais bien incapable, ironisa Warren.

    Louise se leva en même temps qu’Ayden, et ouvrit la bouche avant lui.

    -Elle ne marche plus.

    La jeune fille colla son arme sous le nez d’un Ayden trop surpris pour parler. Par réflexe, il la prit et l’observa quelques secondes pour chercher le défaut qui empêchait son fonctionnement.

    Warren s’éloigna bien vite. Louise avait sûrement  voulu bien faire en servant de diversion, mais mettre une arme entre les mains de ce fou furieux n’était peut-être pas le choix le plus judicieux à faire dans cette situation. Il froissa la lettre dans sa main. Tous les deux mois, Monsieur A. leur envoyait un maigre salaire. Une centaine de dollars à distribuer entre eux quatre. C’était ridicule, mais personne ne pouvait vraiment protester. C’était ridicule, mais c’était quelque chose. Il leur avait fait remarquer à raison qu’ils pouvaient tous s’arranger pour ne rien dépenser. Quelqu’un venait toutes les semaines remplir le réfrigérateur, et les factures étaient payées par sa boîte. Avec leurs vingt-cinq dollars, ils se repayaient au besoin une cravate, puisque l’homme leur avait demandé de gérer eux-mêmes leurs uniformes. Un rouge à lèvres pour les filles quand elles devaient jouer les demoiselles de bonnes familles à une réception pendant que les garçons faisaient du repérage, ou quand elles faisaient les appâts, comme Ayden aimait à les appeler.  Il leur avait déjà demandé une ou deux fois de l’accompagner un soir et d’être belles. Il disait qu’il se sentait plus à l’aise quand ses clients regardaient leur décolleté plutôt que ses mains à lui. Que ça lui laissait une plus grande liberté de mouvement. Akiko s’était d’abord insurgé, l’avait traité de pervers, mais Louise lui avait dit de laisser couler. Il ne leur demandait pas plus que de mettre une robe et un peu de fard, quel était le problème ? Ça leur prenait deux heures par semaine, et c’était toujours mieux que de lui tenir tête.

    Théodora n’avait rien dit.

    Mais là, le vieil homme allait un peu loin. Il leur avait amputé leur salaire de dix dollars chacun, sous prétexte qu’il n’aimait pas les savoir en possession d’une trop grosse somme. Il s’imaginait sûrement que les quatre français allaient économiser sur treize ans, s’acheter une voiture et passer la frontière au Canada. Il appréciait tout simplement leur rappeler qu’il avait du pouvoir sur eux. Qu’il pouvait tout faire, même si c’était inutile et infondé. Tout, même leur voler quarante dollars. Warren poussa la porte avec force, faisant sursauter Théodora.

    -Je vais finir par refroidir cet enfoiré.

    -Lequel ? Ayden ou Harrison ?

    -Les deux, lâcha-t-il en se laissant tomber sur la petite chaise.

    Elle esquissa un rictus compréhensif. Des quatre, c’était le plus nerveux, qu’Ayden vive toujours tenait du miracle. Elle s’assit sur le lit, releva ses genoux contre sa poitrine et le regarda, contenant un sourire.

    -Dis moi tout.

    Warren fit une mine d’enfant boudeur et soupira.

    -Je n’en peux plus ! Ni du vieux, ni de l’autre con ! Déjà qu’il nous paye une misère, il trouve encore le moyen de retirer une poignée, sous prétexte qu’il n’est pas bon pour nous d’avoir trop d’argent de poche ! D’argent de poche, Mufasa ! Il pense qu’on est ses enfants, qu’il est l’oncle adoré par tous les gosses et qui sort toujours quelques billets à Noël ? J’en ai marre, de tout ! Et comme si ça ne suffisait pas, Ayden s’applique méticuleusement à me faire chier chaque seconde de la journée !

    Théo leva les yeux au ciel. Ce refrain, elle le connaissait. Warren venait le lui chanter presque tous les jours. C’était parfois un air de blues, mais il semblait ces derniers temps apprécier tout particulièrement les mélodies plus agressives aboyées par des chanteurs à la voix cassée. C’était devenu un petit rituel entre eux, il se plaignait d’Ayden et elle, elle écoutait en hochant la tête de temps en temps, puis, à la toute fin, l’approuvait en lui assurant que c’était un enfoiré.

    -Qu’est-ce qu’il a fait, aujourd’hui ?

    La colère le faisait balbutier.

    -Il.. je.. Il était là ! Et rien que ça, ça me fait chier.

    Elle partit d’un éclat de rire qu’elle réprima bien vite, de peur  que le principal intéressé ne les entende.

    -Te fous pas de moi, Mufasa. Toi aussi, tu ne peux pas rester à moins de cent mètres de lui sans faire une crise.

    Elle croisa les bras, moqueuse.

    -J’ai un peu plus de maîtrise que toi. Tu ne peux pas faire un effort ? Même pas pour lui, mais pour nous. La tension constante qui règne entre vous nous met tous sur les nerfs, c’est harassant à la longue. Toute la maison est sous pression, ça va finir par exploser.

    Le jeune homme leva les yeux au ciel, et s’avachit un peu plus sur la chaise. Ce petit bout de femme était tout de même bien futé. Toujours à mettre le doigt sur ce qu’il voulait qu’elle ne voit pas. Enfin, l’entendre lui répéter qu’il avait raison pouvait vite devenir énervant. Faire un effort pour eux ? Il ne savait même pas s’il en avait la force. Enfin, quand la jeune fille le regardait avec ces yeux…

    -Pars avec moi.

    Pardon ? Elle leva la tête, confuse.

    -Pars avec moi, répéta-t-il en baissant la voix. Il faut qu’on parte, tous. On profite d’un jeudi soir, on casse une fenêtre, on part. Si on reste ici, je sens qu’il y aura un autre mort. On a eu trop de chance, depuis le début, ça cache quelque chose. Je ne sais pas ce qu’Harrison a à l’esprit, mais ça n’augure rien de bon. Il ne nous aime pas. Il ne nous garde en vie que par intérêt.

    Théo déplia ses jambes, le regarda avec plus d’attention.

    -Je.. ce ne sont que des suppositions. Mais s’il a placé à nos côtés cet homme instable, c’est qu’il ne doit pas faire grand cas de nos vies. Ou de notre bien. Je pense que mutilés, on lui serait toujours utiles. On n’a aucun moyen de s’assurer qu’il ne nous fera pas de mal, et je ne supporterais pas qu’il vous touche.

    Il s’interrompit, la bouche sèche. Il n’entendait même pas la jeune femme respirer, percevait à peine la conversation à côté.

    -J’ai mis quelques sous de côté. Ce n’est pas grand-chose, mais ça nous permettra de survivre quelques jours, le temps de contacter quelqu’un ou de rejoindre une ambassade.

    -Warren.

    Théodora s’était levée, puis agenouillée à sa hauteur comme elle l’aurait fait avec un petit enfant. D’une voix douce, elle avait commencé :

    -Tu as entendu Ayden. Si on s’échappe, il se vengera sur l’un de nous, et tu sais qu’il en est capable. Tu penses que tu pourrais choisir ? Entre Akiko, Louise et moi, lequel passerait entre ses mains ? Tu peux nous garantir qu’on ne retomberait pas dans leurs filets ?

    Il resta silencieux, les yeux plongés dans les siens. Pourquoi cette petite devait-elle toujours se montrer trop sérieuse pour son âge ? A à peine vingt ans, on devait rire, avoir le cœur léger, ne se soucier de rien. Elle était trop vieille pour son âge. Elle posait les bonnes questions, et même si elle le faisait sans méchanceté, il ne pouvait s’empêcher de lui en vouloir.

    -Je ne peux pas, finit-il par lâcher. Je ne sais même pas si on arrivera à sortir de la maison. Mais si on essaie jamais, on crèvera tous, ça ne fait aucun doute. Je préfère mourir en m’enfuyant que mourir parce que Monsieur A. a ordonné à l’un de ses hommes de se débarrasser de moi. Ou de l’un de vous.

    Il posa ses mains de chaque côté du visage de Théo, et se rapprocha d’elle. A ce stade, leurs deux voix ne se résumaient qu’à un souffle, une respiration rythmée.

    -Vous êtes comme mes frères et sœurs. Je ne veux pas vous perdre, et savoir que je suis incapable de vous protéger me rend malade.

    Elle mit sa main sur l’une des siennes, hésitante. Sa proposition était attrayante, mais le risque était trop grand. S’ils devaient s’enfuir, et s’ils étaient repris, leur vie deviendrait un véritable enfer. Théo se sentait un peu plus forte qu’à son premier jour, mais elle était terrifiée. Terrifiée à l’idée d’être reprise et torturée, punie pour son insubordination, terrifiée à l’idée de devoir perdre l’un de ses amis, terrifiée à l’idée de finir là, dans une ruelle, morte, une balle dans le dos, abattue par un mafieux ou par l’un des sbires de Monsieur A., loin de sa famille, loin de son pays. Terrifiée à l’idée d’être privée d’un avenir qui lui paraissait prometteur, tout ça pour le bon plaisir d’un vieil homme aux intentions douteuses.  Elle ouvrit la bouche, mais la porte vint au même moment claquer contre le mur, et Akiko apparut dans l’embrasement. Sa mine sérieuse s’illumina bien vite lorsqu’il vit les deux, penchés l’un sur l’autre, les visages séparés par quelques malheureux centimètres.

    -Je peux repasser plus tard ? proposa-t-il, taquin.

    Les deux, pris sur le fait, piquèrent un fard et s’éloignèrent machinalement, marmonnant que ce n’était pas ce qu’il croyait. Il leur fit signe de garder leurs explications pour plus tard et s’appuya contre l’encadrement.

    -Ayden vient de sortir de la maison, furieux, en verrouillant la porte à double tour. Je pensais que vous pourriez me donner les raisons de son emportement…

    -C’est un enfoiré, lança Warren.

    -Touché, ironisa Akiko. Rien d’autre ? Personne ne l’a provoqué ce matin .. ?

    Théodora leva les yeux au ciel, et se redressa.

    -Tu poses sérieusement la question ?

    -Warren a encore fait des siennes ?

    -Pour changer.

    L’intéressé croisa les bras sur sa poitrine, boudeur.

    -Je vous entends, fit-il remarquer, s’attirant les rires des deux autres.

    Akiko, pour leur laisser un peu d’intimité, allait sortir de la pièce, mais Théo le retint par le bras. Elle jeta un coup d’œil à Warren, puis respira un grand coup et leur annonça :

    -On part.


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  • Je ne pourrais malheureusement pas poster la suite du Conte de plomb ce week-end. Ca m'embête un peu de les publier au compte-gouttes, mais je manque vraiment de temps, je suis sur plusieurs histoires dont une qui nécessite beaucoup, beaucoup de recherches historique. Pour que vous ne vous disiez pas que Théo est une flemmarde qui ne trouve jamais le temps de faire quoi que ce soit (si c'est ce que vous penser, dites le moi, on pourra... "discuter"... posément et calmement...), je vous sors quelques petits dessins que j'ai réalisés il n'y a pas très longtemps.

    Avertissement quand même, le dessin n'est pas ma tasse de thé.

    Sans genre et sans visage

    Le premier, un personnage sans genre particulier, mais à qui j'avais déjà pensé plusieurs fois. Je voulais faire un soldat inconnu, impossible à identifier,, à moitié mort, à moitié humain et perdu dans plusieurs époques. Mais bon, au final, ma technique étant très imparfaite, ça ressemble à un personnage de Homestuck étrange. J'essaierai de le perfectionner, et aussi de conserver cette technique, bicolore.

    Sans genre et sans visage

    Et sans visage, rapide esquisse d'une fille tout de bleu vêtue entraperçue dans le bus. J'ai retravaillé un peu l'image sur photoshop, pour la "nettoyer" surtout puisque au scanner mon papier est très mal passé (voyez plutôt la natte).

    Je suis désolée, mais ce sera tout pour aujourd'hui. Si la lecture vous manque, tentez d'imaginer l'histoire du soldat sans genre, ou encore la vie de l'inconnue bleue.

    Théo vous embrasse.


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  • De nos jours, internet permet aux usagers de communiquer plus facilement, mais elle est une vraie mine d'or pour les artistes. Avec des sites comme tumblr, deviantart, blogspot et même eklablog, il est de plus en plus facile de partager son travail et, pourquoi pas, se faire connaître. Certains en font même un petit business en proposant des versions inédites et payantes de leurs oeuvres ou en ouvrant des petites boutiques en ligne qui permettent aux fans d'acheter des objets personnalisés, des fanarts, ou même de proposer des commandes spéciales.

    Cependant, internet a deux tranchants. S'il est facile de poster des images, vidéos ou écrits, il est encore plus facile de les copier-coller et de les reposter dans mentionner l'artiste original. Et ça pose plusieurs problèmes :

    Un artiste qui passe des heures à finaliser une BD ou une fiction travaille parce qu'il aime ça, parce qu'il aime faire plaisir à ses fans/à son public, mais attend aussi une certaine reconnaissance : sans aller à déferler en hordes de fangirls en folie, il appréciera toujours un petit commentaire, un petit avis sur son travail et sera plus motivé pour continuer. En revanche, en repostant une oeuvre sans mentionner l'artiste, ce dernier perd une partie du public, se fait moins connaître... Maryne, par exemple, est une dessinatrice française de renommée internationale (on la remercie pour ses BDs magnifiques mais tellement tristes qu'elles nous frappent en plein dans les sentiments) qui voit réguilèrement ses dessins être repostés sans aucun crédit, et parfois même certains fanarts être envoyés aux célébrités concernées. Puisqu'elle vit de son art, elle en souffre, surtout qu'un retweet d'une célébrité peut lui apporter plus de public (et clients potentiels), mais que sans mentionner son nom c'en est presque du vol (et que ça fait un pitit peu mal à la face de voir quelqu'un admirer ses oeuvres sans savoir qui les a faites).

    Un autre problème bien connu par les artistes débutants : attirer le public. Là, c'est malheureusement plus facile pour certains que pour d'autres : ceux qui se basent sur un art visuel (photos, dessins, vidéos...) captent plus l'attention du public. Nous sommes presque tous coupable : au cours de nos pérégrinations sur la toile, il nous est souvent arrivé de nous arrêter devant un petit fanart, de faire un tour sur le blog de l'artiste et de laisser un petit commentaire (et parfois de s'abonner). C'est beau, c'est rapide à voir, et ce même si l'artiste y a passé plusieurs heures/jours. En revanche, pour une oeuvre écrite, c'est le drame. Même si l'artiste a passé autant de temps dessus qu'un dessinateur ou autre, ça prend du temps à lire. On ne peut pas se faire une idée en un rapide coup d'oeil, il faut prendre la peine de s'assoir et de tout lire. Bien souvent, on a un peu la flemme. Et c'est bien dommage, parce que parfois certaines choses valent la peine d'être lues, mais si on passe en coup de vent, juste par curiosité, il est rare de s'arrêter de et prendre quarante-cinq minutes pour lire une nouvelle.

    Comment aider les artistes débutants ? Tout d'abord en ne repostant pas leurs affaires, ou alors en ajoutant un lien vers l'artiste original, en ne cherchant pas à télécharger une version gratuite de leur travail (et en ne scannant pas leurs oeuvres), mais aussi en prenant la peine de laisser un petit commentaire. Tout d'abord parce que ça fait toujours plaisir, mais aussi parce qu'un visiteur, en voyant 15 commentaires sous un dessin/une histoire, se dira qu'elle a plu à plusieurs personnes, que l'on a peut-être apporté des critiques constructives que l'artiste a pris en compte, et que ça vaut peut-être la peine d'aller plus loin. Et puis maintenant, plusieurs sites permettent aux autres de voir quand on commente quelque chose, quand on ajoute quelque chose à ses coups de coeurs ou quand on se met à suivre quelqu'un. Et ça peut servir de pub, de petit coup de pouce pour l'artiste.

    En tout cas, si vous tenez un blog sur lequel vous postez des dessins, histoires, vidéos et musiques originaux (dans le sens, c'est vous qui les avez faits), n'hésitez pas à m'envoyer un petit message pour promouvoir votre art, c'est avec plaisir que j'irai y jeter un petit coup d'oeil~


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  • ! Cette histoire est purement fictive. Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé (du moins à partir du chapitre 20) est purement fortuite !

    ____________

     

    -Théodora. Théodora, tu m’écoutes ?

    La jeune fille ne leva même pas la tête, perdue dans ses pensées, et sursauta quand Warren la secoua.

    -Théo ! Akiko te parle !

    Elle cligna des yeux plusieurs fois, désorientée. Ce n’était pas la première fois qu’elle avait l’une de ces absences, et Warren l’avait bien remarqué. Dernièrement, le comportement de la jeune fille avait radicalement changé, elle s’éloignait de tout le monde, s’isolait de longs moments et surtout, surtout, n’était jamais complètement présente. Elle était  là physiquement, mais mentalement… Ils ne le réalisaient pas encore, mais Théodora était déjà partie, bien avant ce jour, bien avant d’autres jours plus sombres… Officieusement, Théodora n’était plus. Warren ne s’entendait pas toujours avec elle, mais quelque chose dans l’attitude de la jeune femme le forçait à s’inquiéter pour elle. En la regardant, ce jour là, il s’aperçut que Théodora était vieille, non pas en surface mais à l’intérieur. C’était une étrange sensation que celle d’être assis à côté de ce petit bout de femme de vingt ans trop mûr à l’intérieur, comme un fruit dont la peau appétissante cacherait une chaire pourrie et rongée par les vers. C’était cette image qu’il allait garder d’elle, Théo qui tourne lentement la tête vers lui et qui croise son regard, vide. Akiko jeta un coup d’œil dans le rétroviseur et fronça les sourcils.

    -Je viens d’exposer le déroulement de la mission. Tu n’as rien écouté ?

    -Si, si, bien sûr, mentit-elle.

    Louise lâcha un soupire las et se tourna vers elle. Du coin de l’œil, Warren la vit lever les yeux au ciel. Heureusement, Théodora ne la regardait pas. Elle claqua des doigts devant son visage pour attirer son attention.

    -Harrison nous a demandé d’assurer la sécurité de l’un de ses clients ce soir, lors d’une importante transaction. Peu de personnes sont au courant, tout devrait donc se passer comme convenu, mais Harrison émet des réserves quant au lieu choisi… Ça se passera dans l’un de ses casinos, et des altercations s’y produisent si souvent que la police contrôle régulièrement le bâtiment. Si notre homme se fait contrôler, il risque gros. Nous devons donc surveiller le bâtiment, du moins jusqu’à ce que l’échange soit effectué. Tu m’as écoutée, cette fois, ou il faut qu’on te répète une troisième fois ?

    Théodora ne prit pas la peine de répondre, nullement atteinte par les piques de la jeune fille. Elle ne lui accorda même pas un regard, préférant le porter sur Warren qui lui fit un sourire gêné. Lui non plus ne comprenait pas la soudaine véhémence de la jeune femme. L’agacement, peut-être .. ? Ça n’avait pas d’importance. Il prit l’arme de Théodora et la rechargea avec précautions. Elle était tellement absente qu’elle était partie avec un chargeur à moitié vide. Il le lui fit remarquer, et elle haussa les épaules. Elle s’en moquait. Après tout, ils avaient tous une arme, non ? Et puis, comme Louise l’avait fait remarquer, la mission était censée se dérouler parfaitement, non ? Pas besoin d’être armée, dans ce cas.

    -Sois toujours armée quand tu sors, Théo. Tu n’es jamais vraiment en sécurité.

    Il lui tendit son MP45 et lui ébouriffa les cheveux, s’attirant un regard noir. Nouveau sourire de la part du jeune homme, nullement intimidé.

    -Je ne suis plus une gamine, Warren.

    Son sourire s’élargit, et il y alla avec les deux mains, décoiffant totalement ses boucles. Théodora tenta bien de l’en empêcher, mais il avait plus de force qu’elle et ne comptait pas en rester là, pas avant d’avoir fait naître ne serait-ce que l’ombre d’un sourire sur ses lèvres.

    -On dirait Mufasa, se moqua-t-il en faisant référence à sa crinière monstrueuse qu’il avait ramenée devant son visage.

    -Je te jure que je vais te tuer.

    Il l’attrapa par les épaules et la fit se décaler un peu sur la droite, de manière à la placer sur le siège du milieu.

    -Aki, dis-lui qu’elle ressemble à un lion !

    Le jeune homme esquissa un sourire, puis reprit son sérieux. Il avait l’habitude, depuis quelques jours Warren prenait un plaisir particulier à embêter Théodora. Il jeta un coup d’œil dans le rétroviseur intérieur et hocha la tête.

    -C’est vrai qu’il y a un petit air de ressemblance, approuva-t-il. Bien qu’avec cette expression, on s’approche plus de Scar que Mufasa.

    Le visage de Warren s’illumina, et il tapota l’épaule de Louise.

    -Regarde, regarde !

    La jeune femme leur jeta un regard dédaigneux. Théodora ne prit même pas la peine de lever les yeux vers elle, mais Warren se figea un peu dans son élan.

    -Vous ne pouvez pas rester sérieux plus de deux minutes pour une fois dans votre vie ? J’ai l’impression d’être la seule adulte, avec Akiko, c’est fatigant…

    -C’est bon Louise, la calma ce dernier, laisse les s’amuser un peu… Qu’est-ce qu’il nous reste si l’on ne peut pas perdre son sérieux de temps à autre ?

    Elle se renfrogna mais ne répliqua rien. Warren arrêta quelques minutes d’embêter l’autre jeune femme, un peu surpris. Qu’est-ce qui lui prenait soudainement ? Vu le regard qu’elle lui avait lancé, ça ne pouvait pas être de la jalousie, non, et puis d’ailleurs il n’y avait pas lieu d’être jalouse. Il n’y avait absolument rien entre Théo et lui, si ce n’était qu’une complicité déguisée en aversion. Elle s’énervait contre lui simplement pour la forme mais ne lui en voulait pas vraiment. D’ailleurs, elle lui jeta un regard à moitié amusé, tout en tentant d’aplatir ses cheveux.

    -Allez, range ton arme, tu risquerais de blesser quelqu’un.

    -Ça te ferait trop plaisir, répondit-elle en lui obéissant tout de même.

     

    Louise tourna la clef dans la porte et la poussa, entrant la première dans le petit appartement que Monsieur A. avait mis à leur disposition. L’entrée donnait directement sur le salon, mot bien ambitieux pour désigner la pièce aux deux fauteuils posés face à face et à la petite table autour de laquelle s’entassaient six chaises. Le papier peint sombre donnait une étrange sensation d’enfermement ; Louise s’effaça pour laisser passer les autres, d’abord Akiko, puis Théodora, que Warren avait gracieusement laissée passer :

    -Règle numéro une, ne jamais tourner le dos à un lion.

    -Je te jure que je vais te  faire passer à travers une fenêtre, Warren.

    Il s’esclaffa, puis se calma un peu en posant les yeux sur l’homme assis sur l’un des sièges, cigarette à la main. Il fixait Louise, un léger sourire aux lèvres, comme s’il partageait avec elle une plaisanterie dont il était le seul à rire. C’était l’homme aux yeux presque noirs de la salle de sport. Warren se plaça presque instinctivement devant les autres, comme pour les protéger de ce qu’il considérait comme une menace potentielle. Il est vrai que l’inconnu portait une arme au côté droit, mais ne semblait pas avoir l’intention de s’en servir.

    -Ayden Trump, se présenta-t-il en tendant la main au jeune homme.

    Warren ne la serra pas.

    -Nous nous sommes déjà rencontrés, fit-il à l’attention d’Akiko et Théodora. En revanche, je ne me souviens pas t’avoir vue, continua-t-il en se tournant vers Louise. Sinon, je m’en serais souvenu…

    La jeune femme se troubla et baissa la tête, gênée par le regard perçant du nouveau venu. Il continua de la fixer quelques longues secondes, comme s’il se délectait de son malaise, puis détourna enfin les yeux et les reporta sur l’ensemble du groupe.

    -Harrison m’a chargé de… garder un œil sur vous, disons, pour qu’il ne vous prenne pas l’envie de jouer les filles de l’air. Donc que ce soit très clair, j’ai d’autres choses à faire que de servir de baby-sitter à quatre jeunes rebelles, le premier qui fait mine de me contrarier je l’attache au radiateur, et pour chaque personne qui nous fausse compagnie, j’en bute une autre. Faites-moi confiance, je n’aurais aucune hésitation… Même pour les visages d’anges, ajouta-t-il en lançant un coup d’œil à Louise.

    Akiko fit mine de vomir pendant qu’il ne le regardait pas. L’homme sortit son arme, comme s’il se rendait enfin compte qu’elle le gênait, et la posa sur la table. Théodora remarque qu’il y a vissé un silencieux.

    -Je vous en prie, continuez votre visite. Ne soyez pas trop lents non plus, on repart dans trois heures grand maximum. Harrison a insisté pour que vous arriviez avant l’heure d’ouverture.

    Et, comme si la perspective d’accompagner les quatre français l’ennuyait profondément, il ramasse son arme et son paquet de cigarettes, et disparait en fermant la porte derrière lui. Les quatre restent sans rien dire, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils pourraient ajouter à ça. Harrison a tenu sa promesse et leur a envoyé l’un de ses chiens, et c’est comme si le vieil homme se moquait une fois de plus d’eux à travers ce jeune homme violent et désagréable. Mais qui sous ses ordres ne l’était pas ? Il savait s’entourer des pires ordures, c’était à se demander pourquoi il était parti les chercher eux. Peut-être avait-il senti un certain potentiel. Akiko se décida à briser le silence en se raclant la gorge.

    -Bon, on ne va pas rester plantés là .. ? Autant repérer les lieux…

    Les autres le suivirent sans faire de commentaire. L’appartement comportait sept pièces : un salon, une cuisine, une salle de bain et quatre chambres qui ressemblaient plus à quatre cellules : un lit, une table de chevet et une fenêtre. Murs nus.

    -Je trouve ça très chaleureux, murmura Louise.

    -Ayden peut t’aider à rendre ça plus chaleureux, la taquina Théodora.

    -Ta gueule, Mufasa !

    Elle poussa un rugissement de colère et bondit sur Warren, qui détala en un éclat de rire. Elle se lança à sa poursuite, laissant Akiko en compagnie de Louise. Il lui jeta un regard d’excuse.

    -Ils sont déchaînés aujourd’hui… Ne t’inquiète pas pour Ayden, tu sais très bien qu’aucun d’entre nous ne le laissera te faire du mal.

    -Vous ne pourriez rien contre lui…

    Akiko fronça les sourcils. Louise rougit et se reprit :

    -Je n’ai pas peur de lui. Ne t’inquiète pas pour moi, Aki, je sais me défendre seule.

    Ils allèrent poser leurs affaires dans leurs chambres respectives. Celles d’Akiko se résumaient à quelques vêtements, ses armes, quelques crayons, du papier et un livre sur la première guerre mondiale que Monsieur A. avait fait acheter pour lui. Même si c’était une crapule, il comprenait lui aussi le besoin de lire du jeune homme. Mais, sûrement par souci d’orgueil, il ne l’avait pas laissé choisir le volume, et Akiko qui rêvait d’un bon gros Jules Verne s’était retrouvé avec un livre historique. Finalement, ce n’était pas si mal que ça. Le bouquin était plus complet que les cours qu’il avait suivis au lycée, avec des photos et des témoignages de soldats. Il l’avait proposé à Louise, mais elle avait gentiment décliné son offre. L’histoire, très peu pour elle. Elle avait tout de même considéré quelques photos de son œil d’artiste, et avait fini par l’emporter un soir pour le feuilleter. Au final, elle l’avait dévoré en une nuit, ce qu’elle n’aurait jamais avoué à Akiko.

    Vingt minutes après, les deux retournèrent au salon, où ils purent admirer Warren, assis sur le dos d’une Théodora furieuse, allongée au sol. Il leur adressa un petit sourire accompagné d’un signe de main.

    -Les chambres sont minuscules, l’informa Akiko, et très mal éclairées. Mais bon, j’imagine que tant qu’il n’y a pas de punaises dans le lit, on ne peut pas se plaindre.

    -Et puis au moins, on a chacun sa chambre, ajouta Louise.

    -Tant mieux ! Je n’avais aucune envie de dormir dans la même pièce que l’autre énergumène ! J’irais poser mes affaires après.

    Il passa la main dans les cheveux de Théo pour les décoiffer. Elle se tortilla sous lui en couinant, mais il passa une main sur ses côtes pour la chatouiller et elle se calma bien vite.

    -Du calme, Mufasa.

    -Laisse-moi sortir ou je te mors !

    Il lança un regard désolé aux deux autres.

    -Dire qu’on me retient de force en Amérique et qu’on m’oblige en plus à vivre avec une bête sauvage !

    Les deux autres ne purent s’empêcher de rire, s’attirant un regard noir de la part de la bête sauvage en question. Elle continua de se débattre quelques secondes, puis abandonna et laissa Warren profiter de sa position de force temporaire.

    -Prêts pour ce soir ? leur demanda-t-il.

    Ils hochèrent la tête, Théo secoua les jambes.

    -Pour ne pas donner aux clients l’impression d’être trop surveillés, en plus de la sécurité habituelle, Monsieur A. nous a demandé de nous fondre dans la masse. Notre arme est indispensable, mais nous n’avons pas à porter notre costume. Je ne sais même pas comment on s’habille pour aller dans un casino, avoua-t-il. La seule référence que j’aie, c’est James Bond.

    -Si je rencontre Vesper Lynd, autant porter une robe, fit Théodora d’une voix étouffée.

    -Et couper ta crinière, continua Warren en lui coupant par la même occasion la parole. Je crois qu’il faut porter une veste… Heureusement que Monsieur. A a tout prévu, hm ?

    Akiko leva les yeux au ciel, baissa un peu la tête pour cacher son sourire, puis reprit avec plus de sérieux :

    -C’est quand même une petite victoire, non ? Un pas vers la liberté… enfin, liberté conditionnée. Quelque chose me dit qu’on ne tardera pas à revoir nos familles.

    Il avait tort.

    -Alors autant en profiter ce soir, d’accord ? C’est la première sortie « normale » pour des gens de notre âge que l’on a depuis… des mois. Pensez à la mission, mais essayez de vous décontracter, d’accord ? Après tout, on a vingt ans.

    Ils hochèrent la tête et sourirent au jeune homme. Il avait raison : c’était une chance rare de se détendre tout en exécutant les ordres de leur employeur. Cet appartement, c’était une bataille de gagnée contre Monsieur A., pour l’instant aucune chambre-cellule, aucune fenêtre triste, aucun papier peint terne, aucun Ayden menaçant ne pourraient entacher leur bonheur naissant. Ils restèrent quelques secondes en silence, jusqu’à ce que Warren le brise comme à son habitude.

    -Vingt ans, c’est combien en année de félin ?

    -Mon poing va finir accidentellement dans ta tête.

     

    Ayden les avait conduits au casino vers 19 heures trente, une demi-heure avant l’ouverture, pour qu’on leur montre les lieux et qu’ils soient là avant l’arrivée du client particulier. Une jeune femme, à peine plus vieille qu’eux, les avait pris en charge, et ils avaient échangé l’air maussade d’Ayden contre le sourire chaleureux de Jude. Prononcé à l’allemande, avec un J qui survolait la langue. Accueillante et aimable, elle leur avait tout de suite plu. Difficile de croire qu’elle travaillait pour un homme comme Harrison. Mais il semblait que son histoire était moins sombre que la leur ; son ancien compagnon travaillait pour Monsieur A., et lui avait à l’époque trouvé une place de barmaid dans ce casino pour l’aider à financer ses études. Ils n’étaient plus ensemble, mais puisque Jude était assidue et efficace, son CDD avait été transformé en CDI et elle avait été promue. Elle était maintenant croupière.

    -Puisque Louise et Théodora n’ont pas vingt-et-un ans, le directeur ne voulait pas qu’elles mettent les pieds dans l’établissement pour ne pas avoir d’ennui avec la police, mais un coup de fil de Harrison l’a vite fait changer d’avis. Il a accepté à condition que vous ne consommiez pas d’alcool, puisque les barmen en Amérique vérifient systématiquement les cartes d’identités. Mais bon, rien ne dit que vous auriez des ennuis si quelqu’un vous l’offre, ce verre.

    Elle leur fit un clin d’œil, et Louise la trouva immédiatement plus sympathique. Elle acheva de leur faire visiter la salle et toutes ses machines, puis les ramena vers la table de poker centrale. Elle entreprit de leur expliquer les règles, surtout à Louise, Warren et Théodora, qui étaient très curieux et avaient un peu de mal. Akiko restait en retrait, silencieux, et lorsqu’elle se tourna vers lui, elle lui accorda un petit sourire.

    -Ne t’inquiète pas, beaucoup de gens ont du mal au départ. Du moment que tu ne t’approches pas de cette table ce soir, tu ne te feras pas plumer.

    Il haussa les épaules.

    -En fait, ma meilleure amie joue beaucoup en ligne, elle m’a appris quelques trucs…

    -Vraiment ? fit Jude en souriant plus largement.

    Cette fille était un sourire sur patte. Elle expliqua à Akiko que s’il souhaitait jouer un peu ce soir, elle pourrait toujours s’arranger avec le directeur, vu que le jeune homme n’avait pas d’argent à dépenser. Il la remercia avec un sourire, mais refusa. Les jeux d’argent, très peu pour lui. Il préférait regarder, si ça ne la dérangeait pas. Bien sûr, ce n’était pas le cas. Tout en battant les cartes avec une dextérité époustouflante, elle leur montra les issues de secours : une derrière le bar, une au niveau des toilettes pour femmes et la dernière à l’étage. Il fallait ensuite rejoindre le toit, traverser et emprunter l’escalier des pompiers. Warren se mit à rire. Faire évacuer un client important par le toit aurait été le clou de la soirée.

     

    -C’est lui.

    Akiko fit un signe de tête en direction d’un homme en complet bleu marine, qui regardait sa montre toutes les trois minutes. L’inconnu, se sentant observé, jeta un rapide coup d’œil autour de lui et finit par héler un serveur. Ce dernier, après avoir écouté quelques secondes, lui offrit un sourire éblouissant et lui indiqua quelque chose que les trois français ne virent pas.

    -C’est calme, pour l’instant.

    Le casino avait ouvert depuis deux heures, mais le client d’Harrison venait seulement d’arriver. La soirée s’annonçait longue et ennuyante, puisqu’ils ne connaissaient personne, ne pouvaient jouer, et que Jude s’était éclipsée rapidement pour tenir ses fonctions de croupière. Elle leur lançait parfois un petit regard désolé, comme si elle se sentait responsable de leur ennui, mais ne pouvait pas quitter son poste pour venir les voir.

    -Tu aurais préféré que tout tourne mal ?

    Louise haussa les épaules.

    -Pas vraiment, mais ça contraste avec nos anciennes missions. Tu t’en souviens, le soir où nous avions dû protéger Chaddock ?

    -Ce n’est pas le soir où Jimmy est mort ? l’interrompit Théodora avec brutalité.

    Louise rougit et préféra ne pas répondre. A la place, elle chercha Warren dans la foule. Au bout de quelques instants, elle l’aperçut en train de discuter avec une femme d’une trentaine d’années, accoudée au bar. Akiko et Théodora le virent aussi.

    -Si je ne me trompe pas, commença-t-il, c’est elle qui doit effectuer la transaction.

    -Merde, jura Théodora. J’aurais vraiment dû mettre une robe.

    Il lui donna un coup de coude dans les côtes pour qu’elle arrête de dire des bêtises, mais ne pu cacher son sourire. Ils restèrent à observer Warren et la belle inconnue pendant de longues minutes, regrettant de ne pouvoir entendre ce qu’ils se disaient, jusqu’à ce que la femme se lève poliment et s’excuse avec une mine désolée. Au même moment, Jude annonça une pause d’une demi-heure à la table de poker. La plupart des gens se levèrent livides et se précipitèrent dehors. Sûrement pour allumer une cigarette ou faire une petite prière. Elle rangea un peu, puis sursauta quand Akiko posa une main sur son épaule.

    -Tu m’as fait peur ! Tout se passe bien, jusque-là ?

    Il hocha la tête. Jude sourit, puis tourna la tête vers Louise.

    -Je peux vous proposer quelque chose à boire ?

     

    Warren ne daigna même pas lever les yeux sur elle quand Théo vint le rejoindre. Il avait le nez sur un petit papier qu’il tenait dans sa main. C’était un numéro, à l’encre noire. Les zéros étaient un peu trop allongés. Il le considéra quelques instants, puis en fit une petite boule qu’il abandonna sur le comptoir. Il leva ensuite son verre à son attention comme s’il portait un toast et lui sourit.

    -Longue vie au roi.

    -A la prochaine référence au roi lion, je demande à Harrison de t’échanger contre Ayden. C’est une ordure, mais il a le mérite d’être silencieux.

    Il rit et but une gorgée.

    -Je ne t’en propose pas, tu n’as pas l’âge.

    -Trop aimable.

    Il lui fit une grimace et reprit une gorgée.

    -C’est calme.

    -C’est justement ce qu’Akiko faisait remarquer.

    -C’est assez agréable, en fait. Ne pas avoir à être constamment sur ses gardes, ne pas courir partout… Et surtout savoir que je n’aurais pas à supporter la tête de Monsieur A. en rentrant ce soir. Je crois que ça vaut tous les Ayden du monde.

    Elle hocha la tête. Au passage d’un serveur, il commanda un verre pour la demoiselle. Il montra sa carte d’identité, et elle le remercia d’un signe de tête.

    -Attention, ça ne veut pas dire que je t’apprécie.

    -J’espère bien, Théo.

    Il resta silencieux quelques instants, puis montra les deux Français et l’Allemande d’un signe de tête.

    -Regarde les, ces deux-là, à lui faire de l’œil.

    -Tu crois qu’elle préfère Akiko ou Louise ?

    -Hmm… Difficile à dire. J’aurais du mal à choisir, moi-même. Akiko ? On verra bien, de toute façon.

    Le silence retombe, et ça ne les dérange pas puisque de toute façon ils ne s’apprécient pas. Warren finit son verre et le reposa en faisant tinter les glaçons. La musique était un peu plus forte qu’au départ, quelques personnes se balançaient d’un pied sur l’autre sans vraiment oser danser. Dansait-on, dans les casinos ? Théodora ne semblait pas s’être posé la question, puisqu’elle commençait elle aussi à balancer la tête en rythme, en fredonnant les paroles. Devant son air interrogateur, elle crut nécessaire de se justifier :

    -Ma meilleure amie écoutait souvent Janelle Monae. Elle disait que c’était ce genre de personne qui pouvait arriver à casser tous les codes. On devait aller la voir en concert…

    Elle secoua la tête et se remit à chanter, juste assez fort pour que Warren et le barman l’entendent. Il la regarda sans rien dire, c’était étrange ce petit bout de femme accoudé au comptoir, un air de funk sur les lèvres, qui ressemblait étrangement à tous les petits bouts de femmes de son âge, mais lui savait que sous sa chemise elle portait son Beretta, que les cheveux à droite de son visage dérobaient au regard des autres la cicatrice que le fond de teint n’avait pas réussi à cacher entièrement, que son rouge à lèvres était un peu plus clair que le sang qui avait coulé la veille, et il continua de la regarder un peu parce qu’au final, c’était agréable une femme qui chante et qui s’oublie quelques secondes à la musique.

     

    Jude sourit à Louise tout en faisant tourner des jetons dans sa main. La soirée avait été bonne, très bonne, et le gagnant très généreux. Avec son salaire, elle ne pouvait compter que sur les pourboires pour vivre. Et heureusement, la plupart des clients se montrait magnanime en fin de soirée. Elle regarda la jeune fille et se dit que finalement, c’était bien dommage qu’elle ait choisi cette voie-là. Jude la connaissait, enfin un peu, elle l’avait vue quelques fois sans jamais vraiment oser lui parler. Bien sûr, elle avait entendu parler d’elle, tout le monde parlait d’elle. Elle l’imaginait plus grande, moins mignonne, moins… Vivante. Après tout, comment aurait-elle pu l’être ? Louise effrayait. Son sourire en coin faisait désordre sur son visage marmoréen, façonné pour la glace. Si elle se montrait plus chaleureuse, elle aurait risqué de fondre. Et de faire fondre tout le monde par la même occasion. Oui, c’était vraiment dommage. Jude avait horreur des traîtres. Elle la suivit du regard quand la jeune femme s’approcha de Warren et le prit par la main. Les clients étaient partis, sauf un couple au bar, et le personnel relâchait sa rigidité professionnelle. La musique était un peu plus forte, la lumière un peu plus tamisée, et Jude put voir Louise murmurer quelque chose à l’oreille du jeune homme. Il faisait trop sombre pour qu’elle lise sur ses lèvres, mais elle distingua le sourire de Warren dans la pénombre. Et elle détourna le regard, parce que ça lui faisait un peu mal, au final, comme si on avait resserré sa cage thoracique. Elle remarqua que Théodora avait la même expression sur le visage, mais il était trop tôt pour que Jude sache si elle regardait Louise ou Warren.

     

    Dans sa chambre, Louise tenait sa tête. Tout tournait, là-haut, elle avait l’impression qu’elle allait vomir si son lit continuait de tanguer. Pourtant, elle n’était pas en mer, ça non, elle était à quelques minutes de New-York, à côté d’une zone industrielle, alors pourquoi sa chambre faisait elle des vagues qui manquaient de la désarçonner ? A chaque rouleau, il lui semblait que le monstre dans sa tête rugissait un peu plus fort, griffait l’intérieur de son crâne comme s’il tentait de sortir, et elle fut convaincue qu’elle allait mourir là, ce soir, sa cervelle éparpillée sur son lit sans aucune Jackie tout de rose vêtue pour ramasser les morceaux. Même sa propre respiration lui vrillait le cerveau. Elle avait mal à en crever. Un grincement atroce vint faire saigner ses oreilles, et elle chercha affolée la source de ce bruit.

    La poignée de sa porte tournait lentement.

    Elle avait oublié qu’ils avaient fait entrer le monstre dans leur maison.


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  • Apocalypsis Cavalier Blanc : Alice

    A propos du livre :

    Auteur : Eli Esseriam

    Edition : Nouvel Angle

    Parution : 2011

    Genre : Fantastique

    Nombre de tomes : 5

    Résumé :

    Alice Naulin, une jeune lycéenne française, se considère différente de ses pairs. Se mettant volontairement à l'écart, elle fait preuve d'une froideur, d'un cynisme et d'une intelligence remarquable pour son âge. Après un tragique accident qui la laisse de marbre, elle réalise qu'elle possède d'étranges pouvoirs : les gens autour d'elle semblent lui obéir aveuglément. Brillante, Alice se rend rapidement compte qu'elle est l'un des quatre Cavaliers de l'Apocalypse et qu'avec sa prise de conscience coïncide le début de la fin du monde...

    Mon avis :

    C'est la première fois depuis Harry Potter que je tombe amoureuse d'une série de livres. Et d'un livre pour "jeunes adultes" à valeur presque littéraire ! Pour moi, tout est parfait : l'écriture est fluide, et la focalisation interne à Alice permet au lecteur de pénétrer son intériorité et de partager ses réflexions tantôt cyniques, tantôt effrayantes de lucidité. Franchement désagréable, cette jeune femme gagne pourtant le coeur du spectateur horrifié par la série d'épreuve que l'auteur lui fait subir. L'idée de départ est séduisante : l'Apocalypse, thème biblique, revisité au XIXème siècle, et placée entre les mains de quatre adolescents venant tous d'un milieu différent. Apocalypsis, c'est l'histoire d'un nouveau regard sur un Dieu cruel, des Cavaliers impuissants face à leur terrible sort et un questionnement sur le Mal. On lit l'histoire à travers les yeux des méchants, et on réalise qu'ils sont eux-mêmes contrôlés par des forces supérieures. La fin est sublime, c'est une série à lire jusqu'au bout !

    Ma note :

    10/10


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