• Rien qu'un jour

    A Nightmare, les jours s'écoulent lentement, se ressemblant confusément, mais gardant toujours ce petit quelque chose qui fait que chaque journée est unique. Vivre à Night, c'est comme vivre dans un conte de fée, ou dans un dessin animé, sauf qu'il n'y a jamais de fin, et que l'histoire change sans cesse. Parfois, je me surprend à imaginer que ce n'est qu'un rêve, un rêve trop beau pour pouvoir exister, et j'ai besoin de me raccrocher à chaque chose présente dans ce monde pour me convaincre que cet univers est bien réel, tout comme ses habitants.

    D'une journée à l'autre, le déroulement change beaucoup, mais en gros, tout se passait à peu-près comme aujourd'hui.

    J'avais été réveillée assez tôt, par le soleil traversant le verre de la fenêtre sans rideaux. Remarque, ce n'était pas plus mal. Mieux valait être matinal, pour profiter pleinement de la vie. Les autres dormaient encore, en tout cas aucun bruit ne venait troubler le silence résonnant dans les couloirs. Ici, impossible de savoir le temps à l'avance, le Maître pouvant changer la météo selon son humeur, mais ce jour-là, le soleil brillait dehors, et chauffait la nature de ses imposants rayons. J'enfilais donc un pantacourt en jean, et un chemisier jaune sans manches, l'une des seules tenues que je possédais ici, pour ne pas mourir de chaud vers treize heures, à l'apogée de l'astre solaire. Cette journée risquait d'être chaude, car l'air ondoyait déjà au-dessus des pierres brûlantes du jardin. Je comptais me promener un peu vers la forêt, à l'abri du soleil sous les frondaisons, seule ou accompagnée des autres "pensionnaires".

    Habillée et à peu près coiffée, je sortis de ma chambre en faisant le moins de bruit possible, une réserve de feuilles et un stylo dans les bras. Jools était aussi dans le couloir, s'apprêtant à descendre le grand escalier. Je la rejoignis, et elle accepta avec joie cette promenade. De toute façon, elle aussi voulait sortir pour pouvoir crayonner les paysages et créatures de ce monde fascinant. La plupart des bestioles peuplant Nightmare se prêtaient volontiers à ce jeu, acceptant avec ravissement de ne plus bouger pendant quelques temps, juste pour pouvoir ensuite aller se vanter d'avoir été dessiné par la célèbre Jools. Cela nous faisait tous rire, car la vanité de certaines créatures était tellement extrême qu'on pouvait parfois les entendre raconter à tout le monde que c'était eux qui avaient appris à la dessinatrice son art- ce qui était faux, bien sûr. Jools et moi descendîmes et sortîmes par la porte principale. Le spectre devait nous observer, prêt à bondir ou à prévenir son maître si nous faisions quelque chose de défendu, ou de trop dangereux pour nous.

    L'air était encore frais, mais le soleil le réchauffait sensiblement, nous étions donc prises entre deux températures, ce qui était à la fois étrange et agréable. Marcher avec ce petit vent rafraîchissant était parfait, et nous prîmes la direction de la forêt. La lumière devenait verte en passant à travers les feuilles, et on se serait cru dans un repaire secret de fées, s'attendant à voir bondir une petite femme ailée malicieuse à chaque instant. Discutant à voix basse, nous étions heureuses, tout simplement. Quoi de mieux que d'être avec son amie, dans un lieu aussi enchanteur ? C'était ici, et seulement à Night, que je pouvais apprécier chaque instant sans me murer dans ma musique, un casque vissé sur les oreilles. Ici, la seule musique valant d'être entendue était celle de la curiosité, alliée à celle du bonheur, et peut-être le chant envoûtant d'une créature cachée dans un arbre. Une sorte de lapin à cornes émergea d'un buisson, nous coupant la route, et nous sursautâmes. Même en vivant éternellement ici, Nightmare nous réserverait toujours des surprises.

    Assise sur une pierre, je couvrais une feuille de petites lettres noires qui s'entassaient les unes sur les autres, pendant que Jools dessinait un petit être qui l'observait avec curiosité. Rien ne troublait le silence, mis à part le grattement des plumes et crayons sur le papier. Il devait être onze heures, mais le feuillage des arbres nous protégeait de la chaleur, gardant une fraîcheur humide au sol. L'herbe était encore constellée de rosée, qui accrochait des gouttes d'or et d'argent à la lumière émeraude. C'était un paysage magique, presque irréel, onirique. Nous aurions pu y rester des heures.

    D'ailleurs, nous y sommes restées des heures. C'est seulement en voyant la créature partir que nous levâmes la tête, intriguée par l'obscurité qui prenait possession des lieux. Le temps avait passé si vite ! Nous devions à présent rentrer, et c'est en silence que nous prîmes le chemin du retour. Jools avait réalisé une dizaine de superbes dessins, et j'avais pu écrire aussi une dizaine de pages. Nous regagnâmes les grilles, alors que la lune se levait dans le ciel bleu sombre. En ouvrant la porte, nous trouvâmes le Maître en train de remonter les escaliers, farfouillant dans son chapeau. Quand la loudre porte se referma avec un grand fracas, il se retourna vivement et sourit en nous apercevant.

    -Alors, jeunes filles, vous avez passé une bonne journée ?

    Nous acquiescâmes, et son sourire s'élagit un peu plus. Il descendit jusqu'à nous et prit les dessins de Jools, les regardant avec admiration. Puis il les lui rendit en la félicitant, et nous informa qu'une partie de poker allait bientôt commencer dans la chambre de Kurosue, et qu'il allait y prendre part après avoir réglé certaines choses. Nous courûmes pour ne pas rater la partie.

    Akiko avait encore une fois gagné. C'était incroyable de voir comment les cartes s'assemblaient dans ses mains, de même que la chance convergeait vers lui, et son air parfaitement stoïc ne trahissait en rien la teneur de son jeu. Il bluffait comme un chef. Allongée sur mon lit, les murs jaunes éclairés par la pâle lueur de la lune, je repensais à toute la journée passée. Nightmare était semblable à Londres : quand on en était fatigué, c'est qu'on était fatigué de la vie.

    Fermant les yeux et souriant, je me retournai dans mon lit, et sombrai dans les bras accueillant de Morphée.


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